21 juillet 2017

3 portraits d’artistes, par Antoine Rouzet

Entrevues

L’objet de ces portraits est de présenter le parcours et les approches de trois artistes établi.e.s en région Centre.

Ces entrevues s’appuient sur la diversité de leurs expériences et les différentes occasions par lesquelles j’ai pu aller à leur rencontre, allant d’une discussion dans un bus départemental à de nombreuses conversations téléphoniques, en passant par l’évocation de souvenirs communs.

Il s’agit de questionner leurs situations respectives, similaires en ceci qu’elles s’inscrivent peu ou prou hors des institutions et des galeries et impliquent d’autres perspectives de mise en réseau ainsi qu’un rapport pragmatique à l’économie entourant leur travail.

D’âges, de sensibilités, et de notoriétés différentes, ils n’en restent pas moins confrontés au même périlleux équilibre qui consiste à conjuguer une volonté de faire autrement à une économie souvent fragile. Comment financent-ils la production de leurs pièces ? Quels sont leurs espaces de travail et leurs sources d’inspiration, pourquoi ont-ils choisi de rester en région Centre-Val de Loire ?

Autant de questionnements soulevés sur le chemin de nos rencontres.

Photographie de Valentin Bouré Giacobetti

Thomas Deniau

Artiste plasticien, il a participé à plusieurs expositions collectives et personnelles à Bruxelles, Paris, Berlin et en Forêt Noire. À l’issue d’une formation aux Beaux-Arts de Paris en 2008, il vit et travaille actuellement entre Paris et Chartres.

Quel est le point de départ de ton parcours artistique ?

Il n’y a pas de point de départ précis. Je dessine depuis aussi loin que je me souvienne. Une partie de ma famille était versée dans la peinture et la sculpture, j’ai donc hérité d’une certaine habileté, que j’ai cultivée. Ceci dit chaque jour est un nouveau départ n’est-ce pas ? C’est une voie assez précaire, à mon avis. Mon parcours est assez erratique, et c’est un fait relativement récent, finalement, que j’ai produit quelques œuvres qu’il ne me paraissait pas absurde d’exposer et de documenter.

Tu navigues entre ton atelier à Chartres et ton réseau professionnel à Paris. Cette mobilité géographique est-elle une nécessité ?

Auparavant j’ai eu l’occasion d’occuper des ateliers dans des endroits divers : en région parisienne, à Marseille, Bruxelles, Berlin … En ce moment je travaille aux environs de Chartres, tout en gardant un pied à Paris. C’est une situation confortable, mais provisoire, et je songe à m’expatrier à nouveau. Dans l’intervalle, j’établis des contacts à Dijon, Nevers, et en Bretagne, où je montre une grande tenture cet automne.

Tu exposes régulièrement dans des lieux aux typologies variées : ateliers collectifs, galeries confidentielles, récemment un pôle emploi désaffecté

C’est quelque chose qui m’intéresse particulièrement : trouver un lieu et l’investir de façon spécifique. Certains tableaux, surtout les grands formats, sont exigeants en terme d’espace et de contexte. Quand c’est possible, j’essaye de favoriser un dialogue fort entre une œuvre et son environnement, sur le plan formel autant que sur celui du discours. C’est une approche que je veux privilégier à l’avenir. Chaque situation est différente, et on retrouve ce caractère d’itinérance que tu évoquais à l’instant.

Être visible sur internet semble être la norme absolue pour diffuser son travail, faut-il percevoir ta relative discrétion numérique comme un acte revendiqué ?

Il y a dans ma peinture quelque chose de revêche à la communication. C’est un poncif, mais certains de mes tableaux, par leur couleur et leur texture, sont très difficiles à photographier. Il s’agit moins d’une revendication, que du cœur problématique de mon propos – que je ne développerai pas ici. Cela dit, il est vrai que le fantasme de la visibilité à tout prix me laisse assez indifférent. La présence de mon travail sur internet évolue au gré du travail lui-même, et en ce sens ma « relative discrétion » est tout-à-fait trompeuse et temporaire.

A.Sand

Lola Antunes

Artiste plasticienne et performeuse, elle est également instigratice de lieux éphémères de création et de diffusion à Bourges. Elle traverse différents domaines de la culture dans les champs de la médiation, l’assistanat de production ou la régie technique. Après ses études à l’École Nationale Supérieure d’art de Bourges, elle a travaillé deux ans au sein du Transpalette, à Emmetrop. Elle vit et travaille entre Bourges, Bruxelles et Champtoceaux (49).

À quel moment fixe-tu le commencement effectif de ton travail ? Que recherchais-tu alors ?

J’ai toujours eu une pratique artistique mais ce sont des rencontres qui m’ont poussées à tenter pleinement l’aventure artiste. Adolescente j’étais obsédée par la représentation animale, son mouvement, son pouvoir emphatique et à 16 ans j’ai rencontré Michel Bassompierre, artiste animalier, qui enseignait dans le lycée à côté du mien. Il m’a pris sous son aile et m’a transmis des rudiments de sculpture à travers la pratique de la terre.

À 19 ans je travaillais en tant que vendeuse dans une station balnéaire, ma patronne aimait bien mon travail et m’a proposé de mettre une de mes pièces dans sa vitrine. Stéphanie Hoppen, galeriste londonienne, est entrée un jour et m’a commandé 9 pièces.

A ce moment là je faisais des sculptures d’animaux en fil d’aluminium dans un style plutôt décoratif. On est resté en contact quelques temps mais je me souviens que d’avoir eu peur, à l’époque, de m’enfermer dans l’art animalier. J’avais besoin de découvrir autre chose. C’est à partir de là que j’ai pris ma pratique plus au sérieux et que j’ai décidé de faire des études d’art. Sont ensuite venus d’autres chocs et rencontres qui m’ont boosté : la rencontre de Nathalie Magnan avec les concepts de réseaux et de cyber-féminisme, la découverte de Paul Preciado, venu à l’ensa Bourges pour un séminaire, Emmetrop et les caves de Bourges avec leurs programmations atypiques qui m’ont ouvert à l’exploration d’autres lieux, travaux ou pratiques qui leurs sont associés hors du territoire Berruyer…

Comment s’organise la gestion de ton espace-temps de travail pour la production et la diffusion de tes pièces parallèlement à tes autres activités ?

Comme pour beaucoup d’autres, cette organisation est assez complexe depuis la sortie des études. Pour des raisons économiques nous sommes quasiment tous confrontés au fait de répartir notre temps entre création et jobs alimentaires. Rares sont ceux qui sortent de l’école en pouvant enchaîner les résidences ou toucher des bourses. Puis en fonction des pratiques de chacun il faut trouver un espace de travail, acquérir des outils, parfois assez onéreux. Cela laisse souvent peu d’énergie et d’espace mental nécessaire pour créer. Il faut s’accrocher plusieurs années pour réussir à obtenir un équilibre.

Ma production devient de plus en plus régulière, je suis à la fin d’un temps de digestion post-beaux arts en quelque sorte. J’ai conscience que les autres activités, particulièrement les expériences collectives m’ont pris beaucoup de temps. C’était une vraie découverte pour moi et c’est un sacré apprentissage, la question du travail à plusieurs, le lieu de diffusion comme lieu de vie, la complémentarité des compétences… Et en même temps c’est un espace que je me suis créé et qui m’a affranchie de certaines contraintes économiques : mutualiser les espaces, les outils, les capacités des uns et des autres, les astuces de récupération, avoir des regards extérieurs sur nos réalisations… C’est aussi ce que permet le groupe. Mes pièces commencent à s’en ressentir et je commence à m’associer avec d’autres artistes pour créer.

Quel est ton ressenti sur la spécificité culturelle de Bourges et les représentations qui lui sont associées ?

Il est assez clair que l’on a à faire à une alliance de patrimoine historique et de tradition musicale. Pour une ville de cette échelle il y a une belle diversité des propositions sonore : Le Printemps de Bourges, Le sous off, Emmetrop, les caves de Bourges, le conservatoireFaut que ça Bourges, le post-diplôme son de l’Ecole Nationale de Bourges…
Il y a aussi une spécificité dans l’occupation de Friche avec l’Antre peaux qui a été une des premières friches alternatives. Les associations qui l’occupent et l’occupaient : Emmetrop et Bandits-Mages, anciennement les mille univers et bien d’autres … portent une vision plus expérimentale de la question de la culture. Même si la friche est plus institutionnalisée aujourd’hui, elle continue de porter la volonté de rechercher des programmations audacieuses et donne du grain à moudre pour les cultures en marge. Commence aussi a émerger des initiatives dans la suite de la Vallée d’Humbligny, site de réveil écologique et de recherche d’alternative communautaire, croisant différentes notions de cultures : celle de la terre mais aussi du savoir vivre, de l’art, en cherchant différentes manières de faire et de vivre ensemble. Il faut arriver à digérer ces notions sans tomber dans la simple fascination et l’effet de mode, « l’alternatif » a le vent en poupe aujourd’hui et il faut observer cela avec prudence. Il est vrai que la question musicale, par exemple, est liée à une notion de résistance si on prend l’histoire à la fois des caves, d’Emmetrop, des origines du Printemps de Bourges… Mais je crois qu’il faut faire attention à ne pas tomber dans le jeunisme et l’image de la marge. Nous sommes dans un moment intéressant car ce qui était de l’ordre de la résistance de quelques pionniers devient une source d’inspiration plus large, donne l’envie d’agir et se propage plus vite. Mais elle dévie aussi beaucoup, devenant parfois une forme de snobisme, de revendication mal placée, d’actions qui se pensent alternatives en ne faisant qu’absorber des codes et répéter des schémas qu’ils critiquent. Il est normal que les causes se transforment, beaucoup de lignes tenues dans les années 80-90 ne sont aujourd’hui plus d’actualité ou en tous cas pas à attaquer sous le même angle… Cependant ce qui compte est l’envie de construire.

Très prochainement tu partiras t’installer à Bruxelles, les mégapoles sont-elles des tremplins nécessaires pour développer un réseau ?

Dans mon départ à Bruxelles, je dirais qu’il y a plus une volonté de retourner dans un lieu ou il y a beaucoup de propositions, de nourriture culturelle au quotidien. Je crois que j’ai aussi besoin de me faire un bain de foule urbain. Je ne sais pas combien de temps cela durera mais il y a quelques artistes et façons de fonctionner que j’aimerais suivre de plus près. Je ne pense pas que la mégalopole soit indispensable aujourd’hui pour développer un réseau, d’ailleurs il y a beaucoup de gens des mégalopoles qui sont présents en région et en mouvement sur le territoire, qu’ils soient programmateurs, commissaires, artistes…
Beaucoup d’artistes fuient les capitales pour des raisons à la fois économiques, (loyer et niveau de vie trop cher), de cadre (besoin de calme, de lenteur) et pour des questions de réseau justement. En région il apparait plus simple de faire soi-même, de montrer par soi-même. Le contact avec les différents acteurs culturels et politiques est généralement plus facile ou en tout cas plus direct… Il y a beaucoup de lieux en France tenus par les artistes qui gèrent à la fois leur lieu de création et de diffusion. Il y a moins ce côté jungle. Il y a un équilibre à trouver entre se fédérer sur un territoire et être en mouvement. Pour ma part je compte aussi continuer ce que j’ai entrepris sur le territoire du Berry.

Photographie de Laurent Alvarez

Seba Lallemand

Artiste peintre, il développe une pratique de souffleur d’encre de chine. Il a suivi l’enseignement de l’ESAD d’Orléans et de la Fabrica de 
Trévise dirigée par Oliviero Toscani. Il vit et travaille à Trôo (Loir et Cher).

Tu as commencé par la réalisation vidéo, puis c’est le dessin et l’abstraction picturale qui ont pris une place importante dans ton travail. Peux-tu revenir sur les différentes étapes qui t’on conduit à expérimenter ces différents médiums ?

En fait après l’ESAD , je suis allé à la Fabrica. À cette époque à la Fabrica on était tout un groupe composé de graphistes, d’architectes, de designers, de photographes ou de web designers a travaillé sur des sujets variés dans un corps de ferme. On pouvait plancher sur des idées visuelles pour la presse, des publicités (papier, vidéo, web), des magazines, des livres de photographies, des installations, des performances, des événements (par exemple le jubilé à Rome encadré par Marina Abramović), des ONG, des musiciens (Peter Gabriel), des réalisateurs… Bref, j’étais et on était tous un peu touche à tout…
En 1999, je réalise ce super court en Hi8. Oliviero Toscani voit ce court-court et il me donne carte blanche pour réaliser mon premier court-métrage « Afterwords » qui sera présenté à Venise et d’autres festivals.

Ton atelier est niché dans un creux troglodyte à Trôo, petite ville du Loir et Cher, pourquoi avoir choisi de t’implanter en région, sur un territoire à priori isolé ?

En 2008, je rentre en France, après avoir passé dix ans en Chine (trois ans à Hong Kong et trois ans à Beijing). Je passe un an à Paris à errer. Ne trouvant pas mes marques à Paris, je quitte Paris et encouragé par des amis de la Fabrica et Oliviero Toscani, je décide de me remettre au dessin (Bic + Tipp-Ex sur papier et toile). Je participe alors à une exposition à la fondation Claudio Buziol à Venise sur le thème de « la folie ».

J’ai choisi alors de m’installer à Trôo pour des raisons essentiellement financières. Sans argent, j’avais besoin de me retrouver. Mes parents passant l’hivers au Maroc, je m’installe dans leur habitation troglodyte à Trôo.

Je suis certes isolé, mais cela me permet de produire. Je ne suis pas loin de Vendôme (25 minutes), et Vendôme est à moins d’une heure de Paris.

Peux-tu revenir sur ta résidence à Tachkent, durant laquelle tu sembles avoir de nouvelles perspectives techniques et relationnelles dans ton travail, qu’est ce qui t’as poussé à partir en Ouzbékistan ?

En 2008, l’année de mon retour de Chine, je passe chez un ami espagnol où je rencontre son beau-frère peintre Ouzbek que j’avais rencontré à Tachkent. Il me propose de m’embarquer à Tachkent pour la Biennale d’Art Contemporain de Tachkent.

Quelques semaines plus tard avec l’aide de l’ambassade Française à Tachkent, je pars pour cet événement avec quelques photographies et une vidéo sous le bras. Bref, tout roule, sauf qu’un soir mes amis artistes m’embarquent pour un mariage, une nuit digne d’un film de Emir Kusturica…

Je rentre à l’hôtel à point d’heure, je n’ai pas d’eau en bouteille, je bois l’eau du robinet.  Le lendemain, je me réveille avec une douleur dans le dos. Au fil des heures, la douleur au dos se fait de plus en plus persistante, je commence à avoir de la fièvre, je sais que j’ai une pneumonie, une Légionellose. La sœur de mon ami peintre est médecin, ils me prennent rendez-vous avec un médecin grec qui me prescrira un bazooka (un antibiotique).

C’est lors de ces heures de forte fièvre, alité, dans un certain délire, que j’ai eu l’idée de peindre avec des bulles d’encre de Chine. De retour à Trôo, j’ai commencé par me concocter ma soupe d’encre de chine et de savon. Puis j’ai commencé à chercher avec quel outil souffler cette encre.

Au bout de quelques jours, mon père exhume de la cave à vin des entonnoirs en verre de vigneron de la fin du 19e siècle. C’est parti, je bulle. Mais bon, on croit toujours avoir inventé la poudre à canon, un certain Roland Flexner souffle aussi des bulles sur papier avec un cylindre de verre de lampe à gaz Butagaz.

Concernant le financement de tes pièces, dispose tu de soutiens financiers ?

Je viens pour la première de toucher une « Aide individuelle à l’aménagement ou à la rénovation d’atelier d’artiste » de la DRAC Centre. Je transforme un garage en atelier, car la buanderie de la maison et ma chambre sont pleins à craquer de dessins, d’huiles, d’encres. Dans ces conditions, je ne peux pas donner à voir… Pourtant il y a pas mal de passage à Trôo, du printemps à l’automne.

Pour le financement de mes pièces, vivant à Trôo, je ne suis pas vraiment tenté par la consommation ou les sorties. Je dépense peu, je vis un peu comme un moine. Aussi je travaille essentiellement avec des matériaux accessibles à mon porte-monnaie : papier, bic, Tipp-ex, encre de Chine, savon, Poscas. Il y a deux ans, j’ai abandonné la peinture à l’huile, les coûts étaient beaucoup trop importants, et je vendais peu. Aussi, je travaillais l’huile dans une cave à vin mal aéré, humide, j’étais en train de me torpiller la santé avec les solvants, l’huile, la glycéro en bombe.

Pour reprendre l’idée du plasticien Serbe Mladen Stilinovic, suggérant qu’un artiste ne sachant pas parler anglais n’est pas artiste, quel est ton rapport au discours artistique très globalisé ?

Je me trouve ridicule lorsque je tiens un discours artistique.

Pour citer le  » DADA PROCESS=ING INSTITUT INSTRUC=TION MANUAL N˚1

  1. Don’t define yourself.
  2. Don’t define art.
  3. Keep Busy…