29 mars 2016

Les Cahiers de l’École de Blois, entretien avec Jean-Christophe Bailly

Découvrons aujourd’hui les Cahiers de l’École de Blois3ème volet de notre dossier « revues d’art » en région Centre Val de Loire. Après avoir abordé les revues Faros et Laura nous nous penchons sur un cas sensiblement différent, tant dans ses thèmes que dans son fonctionnement. Pour autant, la dynamique qui consiste à faire vivre et animer une revue semble assez similaire.

Depuis quatorze ans, les Cahiers de l’École de Blois questionnent activement les problématiques liées au paysage. En lien direct avec l’école nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois, la revue est diffusée nationalement en bénéficiant du soutien de la maison d’édition très reconnue du milieu de l’architecture et de l’urbanisme, les Éditions la Villette.

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  • Nom de la revue : Les Cahiers de l’École de Blois
  • Thématique(s) : Paysage
  • Édition : Éditions de la Villette
  • Lieu d’édition : Blois / Paris
  • Directeur de publication : Jean-Christophe Bailly
  • Année de création : 2003
  • Format : 26×23 + ou – 100 pages – couleur
  • Périodicité : annuelle
  • Nombre d’exemplaires : 1500
  • Prix : 18 euros
  • Site web : http://www.ecole-nature-paysage.fr/
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Outre les Cahiers de l’Ecole de Blois, il existe depuis 2007, une publication interne nommée « CRAPAUD », acronyme pour « Centre de Recherche Appliquée au Paysage et d’Aide aux Usagers et aux décideurs ». La publication mise en œuvre par les étudiants de l’école répond à des commandes de collectivités. Avec une publication interne et une revue éditée et distribuée dans toute la France, l’Ecole Nationale Supérieure de la Nature et du Paysage (ENSNP) prouve bien son envie et son besoin de transmettre son savoir. Car si nous avons de plus en plus conscience de l’importance du travail du paysagiste et des métiers qui l’accompagnent, nous avons encore besoin d’en comprendre ses subtilités. En France, quelques établissements délivrent ce « Diplôme d’Etat de Paysagiste » comme à Versailles, Marseille, Blois, Bordeaux, et Lille, mis en place depuis la rentrée 2015 dans le but d’harmoniser le diplôme. À la croisée de différentes disciplines comme l’urbanisme, l’horticulture, l’architecture ou l’ingénierie, les nouveaux diplômes partageront le même nom pour des enseignements et des tutelles ministérielles différents (Ministère de la culture et de la communication à Lille et Bordeaux, Ministère chargé de l’agriculture à Versailles, et Ministère chargé de l’enseignement supérieur et de la recherche à Blois). Le nouveau diplôme n’a pas fait des émules, notamment à Blois où les étudiants ont eu l’occasion de manifester contre la perte du titre d’ingénieur qui accompagnait l’ancien diplôme. Titre auquel l’ENSNP continue de s’accrocher à en lire la présentation sur son site internet, puisqu’elle revendique toujours la formation d’ingénieurs qu’elle n’assure désormais plus pour les nouveaux arrivants.

Jean-Christophe Bailly, écrivain, poète, dramaturge, docteur en philosophie, et ancien professeur à l’école du paysage et de la nature de Blois, a passé 14 ans à diriger cette revue. Aujourd’hui, il prépare la transition afin de laisser la main. À lire son témoignage, les cahiers de l’école de Blois pourraient bien avoir encore de nombreuses années à vivre.


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LIGNE ÉDITORIALE

AAAR : Comment peut-on définir la ligne éditoriale des « cahiers de l’école de Blois » ?

Jean-Christophe Bailly : Ce n’est pas très difficile à calculer. La revue a 14 numéros, donc elle a 14 ans puisqu’on publie un numéro par an. Elle correspondait aux vœux de l’ancien directeur de l’école, Chilpéric de BoiscuilléIl s’agissait d’ouvrir l’école vers l’extérieur, mais aussi de la rendre visible.

Comme j’étais professeur à l’école où j’enseignais un cours intitulé « Histoire de la formation du paysage et de ses représentations » et que j’avais déjà une longue expérience dans le domaine de l’édition, c’est à ce double titre que Chilpéric de Boiscuillé m’a chargé de monter le projet. Et je l’ai fait sans comité. Non pas parce que j’aurais des instincts dictatoriaux, mais par expérience, je sais que dans l’ensemble on fait vite et mieux. D’emblée, le projet reposait sur l’idée d’une revue d’école qui serait une sorte de tableau noir, où les étudiants seraient également invités à publier. Le commencement de la revue a d’ailleurs coïncidé avec la sortie des premiers diplômés de l’école. Lorsqu’ils sortent, ils font ce que l’on appelle un « travail de fin d’étude ». J’utilise une dominante apparue dans les diplômes de l’année finie pour définir le thème. C’est ainsi que le prochain numéro s’intéressera à Paris. Mais il ne s’agit en aucun cas d’un palmarès.

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Par exemple, il y a eu un numéro autour des « terres cultivées » qui jouait sur le double sens de « cultiver ». J’avais obtenu la collaboration de celui que je considère comme étant le meilleur et le plus lucide des agronomes, Marc Dufumier, au nom prédestiné ! Il y avait également le texte d’un ancien étudiant parti s’établir près de Roanne, dans la ferme de ses parents, qui étaient en quelque sorte des pionniers d’un élevage innovant, moins pénible pour les bêtes, les hommes et la terre. Et lui tenait un journal de bord. Ce fut pertinent de le publier à ce moment là.

Dans chaque numéro, je demande aussi un texte à un écrivain. Il y a eu des écrivains célèbres, parce qu’il se trouve que je les connais. Jean Echenoz, Olivier Rolin, François Bon, Suzanne Doppelt, Maryline Desbiolles… Selon le sujet, on a des historiens, des géographes, toutes sortes de spécialistes.

Pour le prochain numéro sur Paris, j’ai demandé un article à Françoise Fromonot, critique d’architecture et d’urbanisme et animatrice de la revue Criticat. Elle a écrit plusieurs livres autour de Paris dont un très critique et tonique, à propos des Halles. J’ai également demandé à Gilles Tiberghien, professeur à l‘École Nationale Supérieure de Paysage de Versailles qui s’est fait connaître avec son premier livre, sur le Land Art. Mais aussi Claude Eveno, ancien enseignant à Blois et ancien animateur du centre de création industrielle à Beaubourg. Et il y aura aussi Michel Frizot, grand historien de la photographie. Mais le numéro est consacré au Paris actuel, qui est soumis aux projets du Grand Paris. Projets dont on voit bien la portée et les enjeux sur le plan des infrastructures et d’une vision assez « schéma directeur », mais dont les implications au niveau d’une métamorphose de l’être parisien sont obscures. Quel sera vraiment le paysage de ce Paris agrandi ? Y aura-t-il une cohérence, quelles seront les formes de vie ? Parmi les diplômes des étudiants, il y en a un, remarquable, qui porte sur le réaménagement de tout un quartier à Bobigny. Mais ce n’est qu’un point sur la carte et si la revue est consistante, elle ne peut pourtant pas tout recouvrir : juste une sorte d’acupuncture sur un corps gigantesque.

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LECTORAT ET DIFFUSION

AAAR : Comment est diffusée la revue. Le soutien d’une maison d’édition aide t-il ?

JCB : Ce n’est pas une revue institutionnelle. Elle est directement liée à l’école mais elle est co-éditée par les Éditions de la Villette, une maison spécialisée dans l’architecture et l’urbanisme, qui a un bon catalogue et un bon réseau de distribution. Pour utiliser le jargon du métier, on retrouve la revue dans ce qu’on appelle les « bonnes librairies ». Et dans celles qui ont un rayon d’architecture et d’urbanisme. Mais elles ne sont pas si nombreuses que ça. Sans atteindre des chiffres phénoménaux, nous avons réussi à nettement élargir notre lectorat.

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AAAR : À combien d’exemplaires est tirée la revue ?

JCB : Il était utile de se démarquer de la revue « Les carnets du paysage«  qui est réalisée à l’école de Versailles. Elle a une périodicité plus importante, des volumes plus gros et se tourne plus vers la recherche et les sciences humaines. Nous, nous avons plus une approche de terrain. La revue présente des problématiques concrètes.

NDR : La revue était tirée à 2000 exemplaires sur les premiers numéros. Aujourd’hui, les tirages ayant été revus à la baisse, Les cahiers de l’école de Blois impriment 1500 exemplaires pour une diffusion annuelle. Il existe également 2 numéros hors série en anglais tirés à 1000 exemplaires.

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AAAR : Comment on convainc une maison d’édition ?

JCB : Nous travaillions avec les Éditions de l’imprimeur qui ont dû cesser leurs activités. Il y a alors eu un numéro intermédiaire sans maison. Ça a été un échec. Alors, nous avons cherché ailleurs et rencontré les éditions de la Villette. Le rapport avec eux est simple et peu contraignant. Je dois faire des notes d’intention et envoyer les sommaires à l’avance, et c’est parfois un peu difficile, mais c’est normal. Les numéros sortent en juin. Chaque année, nous faisons un lancement à l’école et dans la librairie parisienne Volume

NDR : Les éditions de la Villette font partie des maisons d’édition universitaire. Rattachées à l’école nationale supérieure d’architecture de Paris La Villette, elles sont spécialisées dans les domaines de l’architecture, du paysage, de l’urbanisme et des arts de l’espace.

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ÉCONOMIE

AAAR : Quelles sont les sources de financement ?

JCB : Techniquement, c’est une revue financée par l’école et une partie de ses tutelles, ainsi que par la région. Les coûts concernent surtout l’équipe qui travaille sur la revue. Moi, pour la rédaction en chef. Il y a également une secrétaire qui règle les questions de droit à l’image, les relations avec l’éditeur… Elle travaille en free-lance, pour nous et pour d’autres personnes plutôt spécialisées dans les milieux de l’architecture et de l’urbanisme. Nous avons également une correctrice et un metteur en page, le même depuis le début. À chaque numéro, il travaille énormément. Donc il est payé comme on paye un graphiste. Bien entendu, il faut aussi rémunérer l’imprimeur, qui est en général à Toulouse, ce qui peut changer puisqu’on est légalement obligés de faire un appel d’offre. Disons que le coût est peut-être plus élevé que pour d’autres revues. En plus on a un beau papier, une belle impression. On est assez gâtés. Et aussi, je ne l’ai pas imposé, mais j’ai expliqué dès le début qu’il était mieux de rémunérer les contributeurs. Et c’est le cas.

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MODALITÉS DE RÉDACTION

AAAR : Justement, comment cela se passe pour les contributions ?

JCB : Elles sont payées, à l’exception des étudiants. Encore en étude, ils ne sont pas payés, mais s’ils contribuent une fois dans la vie active, ils sont payés comme n’importe quel auteur. Ce n’est pas un énorme budget, mais il faut avouer que ça ne serait pas dans les moyens de n’importe quelle revue. Il arrive quelques fois que des gens ne souhaitent pas être payés.

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AAAR : Même si la revue porte sur le paysage, j’imagine que les contributeurs reflètent une certaine interdisciplinarité.

JCB : Les contributeurs ne sont pas tous paysagistes, mais tout le monde a un lien direct avec le paysage. Dès lors que l’on sort de chez soi, on est dans le paysage. Il y a bien sûr les gens dont c’est le métier d’essayer d’y réfléchir. Ça, ce sont les étudiants que nous formons à l’école. C’est la base. Mais l’interdisciplinarité est aussi en conformité avec le type d’enseignement qui a été voulu dès le départ. L’idée de Chilpéric de Boiscuillé, c’était vraiment la vieille utopie de l’ingénieur artiste qui a la capacité technique de comprendre la surface nécessaire à un autobus pour qu’il fasse demi-tour, et qui a en même temps une culture profonde du paysage. Ça veut dire savoir regarder la ville, la périphérie, l’espace rural et ailleurs encore. Pour ça, il faut avoir exploré les arts visuels, comme la peinture ou la photographie. Une bonne connaissance historique, surtout dans un pays comme la France, est nécessaire. À Tours, on se promène sur un mille-feuille vieux de plus d’un millénaire. On ne peut pas intervenir là dedans n’importe comment. Donc apprendre à lire le paysage ne peut pas se faire uniquement à travers de nouveaux outils ou des technologies. L’idée de la revue, c’était de retrouver cet esprit. Je pense que c’est très important pour les étudiant(e)s. Il y a des liens historiques évidents entre le métier de paysagiste et une certaine forme d’art contemporain. Ça saute aux yeux avec le Land Art, mais pas seulement. Dans la mesure du possible, je m’efforce que les photographes et les plasticiens interviennent dans la revue de façon naturelle et enrichissante. Les numéros peuvent donner une impression de dispersion mais j’y tiens.

 

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PERSPECTIVES FUTURES

AAAR : Comment la revue peut évoluer après 14 ans d’activité ?

JCB : J’ai arrêter de travailler en septembre 2015. Mais on m’a demandé de continuer la revue. De toute façon, j’étais déjà engagé dans le prochain numéro. Je sens que je pourrais encore travailler une année ou deux. Je connais encore les actuels étudiants. Après, il faudra sûrement aménager la transition. Je crois que c’est important de continuer.

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AAAR : Le numérique pourrait-il avoir une place dans le futur ?

JCB : Sans doute, mais ce n’est pas à moi d’en décider. L’informatique, via l’infographie, joue un rôle considérable dans le métier de paysagiste. Mais par exemple, en même temps, l’ENSNP a pris soin, au cours des années, de se doter d’une importante bibliothèque. Comme espace de recherche et de trouvailles, on ne fait pas mieux, et la revue, c’est aussi l’enfant de cet outil-là. L’existence d’une revue sur papier, consultable comme telle, c’est quelque chose d’important et, sans doute, d’irremplaçable en tant qu’objet de référence identifiable. Et ceci n’exclut absolument pas d’imaginer des prolongements numériques.

Les cahiers de l'Ecole de Blois

Contributeurs du numéro 13: Le paysage – mouvement

Anaïs Ancellin – Jean-Christophe Bailly – Sabine Bouché-Pillon – Michel Bousquet – Alain Bublex – Emmanuel Burdeau – Hermines de Chavannes – Alexandre Chemetoff – Marc Claramunt – Marie Combes – Claude Eveno – Antoine Feldmann – Juliette Kahane – Charlotte Kende – Alexandre Libersart – Pierre Nouvel – Julie-Amadéa Pluriel – Albane Poirier-Clerc – Bruno Ricard – Romain Vallengelier.

Indexé aux régimes fixes de l’image ou du relevé, le paysage s’en exile pourtant continûment, que ce soit par son propre devenir ou par l’expérience que l’on fait de lui aussitôt que l’on s’y déplace, quel que soit dès lors le moyen employé. C’est ce paysage-mouvement, c’est la disposition du paysage au mouvement qui sont ici explorés, et par les voies les plus diverses : le vent, un canal, les premiers chemins de la Gaule, un projet futuriste abandonné, le cinéma, la ville de Detroit, une petite gare et deux plus grandes, et même le métro : il était fatal que ce n° 13 soit lui-même un voyage zigzagant.

 

NDR : La transcription de l’entretien a été relue et corrigée par Jean-Christophe Bailly.