20 janvier 2017

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100 # : MANUFACTURED FUTURE NOSTALGIA, le retour

documentation photographique résidence à Glogauair , Berlin

Maud Vareillaud-Bouzzine nous fait le cadeau d’une errance, tout en correspondances, à l’issue du retour de sa résidence à Berlin. Ce n’est pas de retour de Berlin qu’elle nous propose cette promenade visuelle et textuelle, mais à l’issue du temps de latence, d’une certaine suspension en échos.

Laissez-vous guider, ou plutôt vous perdre, comme un regard qui vagabonde et rebondit durant cette dizaine de minutes qui voyage dans plusieurs semaines.


Pour en savoir plus sur le travail de Maud Vareillaud-Bouzzine

Née en région parisienne en 1979, vit et travaille à Tours.

  • 2014 Post-diplôme « Kaolin » – ENSA Limoges
  • 2013 Résidence de recherche et création, Jingdezhen Ceramic Institute – Jingdezhen, Chine
  • 2012 Formation au Centre d’Étude au Partenariat et à l’Intervention Artistiques – ENSA Bourges
  • 2009 DNSEP, option art avec les félicitations du jury – ESBA Tours
  • Séjours de recherche et création au Brésil (2008/2010/2012)

 

Artiste, lève-toi !

par Jérôme Diacre, dans la revue Laura n°20, consacré aux Ateliers de la Morinerie

« Il faut souffler sur quelques lueurs pour faire de la bonne lumière. Beaux yeux brûlés parachèvent le don. » René Char

On peut dire que certains artistes creusent une idée, une même idée à travers toutes leurs œuvres… elle est parfaitement reconnaissable en dépit de la variété des expérimentations, des dispositifs. Le travail de Maud Vareillaud-Bouzzine fait partie de ces artistes.

Dans ses photographies, céramiques, affiches, tapisseries, performances… reviennent à chaque fois les questions de l’urgence sociale et d’un certain urbanisme qui restreint l’espace vital et les libertés. Simples et pourtant composés de plusieurs niveaux de lecture, ses œuvres ont une puissance évocatrice, une évidence que l’on voit peu.

Carnavage (2009) est à ce titre exemplaire.

Selon Bakhtine, le carnaval au Moyen Âge, loin de n’être qu’une manifestation folklorique, était une des expressions les plus fortes de la culture populaire, en particulier dans sa dimension subsversive. C’était l’occasion pour le peuple de renverser, de façon symbolique et pendant une période limitée, toutes les hiérarchies instituées entre le pouvoir et les dominés, entre le noble et le trivial, entre le haut et le bas, entre le raffiné et le grossier, entre le sacré et le profane… donnant lieu à l’excès et à l’irrévérence, voire à la grossièreté, quand la fête sort de la nef pour se répandre dans la rue. Elles exaltent les faibles (Fête des Innocents, Fête des Enfants) et les humbles (Fête de l’Âne) de sorte que, selon la parole du Christ, les premiers se retrouvent être les derniers.

C’est une très grande tapisserie (185x360cm) réalisée avec des sequins. Le motif est celui tiré d’une photographie des émeutes de 2005 qui ont commencé dans la nuit du 1er au 2 novembre à Clichy-sous-Bois puis dans sept villes de Saine-Saint-Denis avant de s’étendre à toute la France. C’est une des centaines de voitures qui ont été incendiées. Sur fond noir, l’accumulation des sequins dessine le véhicule en feu dans la nuit. La taille de la tapisserie, souligne la patience qu’il a fallu, presque un temps de deuil, presqu’un moment de réparation.

Maud Vareillaud-Bouzzine ne triche pas… jamais, c’est une posture fondamentale.

En 2014, au moment de Noël, elle présente dans le centre ville d’Orléans une boule à facettes de plus d’un mètre de diamètre. Elle est réalisée avec des rétroviseurs de voitures qu’elle a récupérés. La boule est suspendue et tourne sur elle-même.

Maud Vareillaud-Bouzzine, ARGONNE(EVERYTHINGBUT)NOHELL -HELLNO(EVERYTHINGBUT)ARTGONE, mousse polyuréthane, rétroviseurs, moteur à méchoui, batte de base ball, 2015

Depuis l’extérieur, les passants observent cette vitrine de magasin le long de laquelle des voitures sont garées. Près de la boule, contre le mur, est posée une batte de base-ball. Féérie à la tonalité très sombre, le dispositif fait se côtoyer le vandalisme et la fête dans une atmosphère de violence sourde.

En résidence à Limoges* pour un post-diplôme, elle réalise trois œuvres en porcelaine inspirées par la destruction des tours du quartier de la Bastide à Limoges, le 28 novembre 2010, dont : La prise de la Bastide (2014).

Maud Vareillaud-Bouzzine, La Prise de la Bastide, série de 6 assiettes à pain (manufacture Raynaud, modèle Chambord, décor « Marie-Antoinette »), porcelaine, transfert d’impression numérique, 2014. Photo : Maud-Vareillaud Bouzzine

Sur une série de six assiettes en porcelaine (modèle Marie-Antoinette de Raynaud), elle fait imprimer six moments, des arrêts sur image, de la destruction d’un immeuble. Le monde ouvrier et la plus haute aristocratie sont rassemblés : cette scène de destruction devient un motif luxueux. Délicatement présentées dans une vitrine, les six assiettes bordées d’un liseré argent renvoient ironiquement au pittoresque de l’apologie des ruines maniériste et romantiques.

Il se trouve dans la personne de Maud Vareillaud-Bouzzine cette énergie vive, insolente et sombre que l’on retrouve dans toutes ses œuvres. Elle est ainsi faite : d’une sensibilité extrême et d’une force inaltérable. Elle se confronte donc à tous les matériaux pour affirmer l’urgence qui l’anime. Ce monde, fasciné par la destruction, elle le métamorphose avec élégance. « Enfin, si tu détruits, que ce soit avec des outils nuptiaux » écrit René Char. Puisque personne ne s’en souvient, Maud prend en charge cette nécessité… comme pour affirmer l’espoir, la patience et cette tâche si particulière de reconstruire l’harmonie du monde. C’est peut-être beaucoup mais c’est la responsabilité de l’artiste qu’elle s’est choisie.

+ Écouter un entretien sonore à propos de sa résidence avec Atelier Mode d’emploi 

* Au cœur de la démarche artistique de Maud Vareillaud-Bouzzine se trouve la volonté d’aborder des questions d’ordre social par le biais d’images ou d’installations. Les modalités du développement urbain tout comme l’impact du cadre architectural sur les modes de vie et les interactions sociales servent par exemple de problématique à ses recherches plastiques. En travaillant par réappropriation, détournement, 1a recontextualisation, elle propose un regard sur notre mémoire collective et sur la viabilité des utopies architecturales.

Dans le cadre de l’exposition, Maud Vareillaud-Bouzzine présente un ensemble de trois pièces inspirées par la destruction des tours du quartier de la Bastide à Limoges, le 28 novembre 2010. À travers ce triptyque, les valeurs attachées à la porcelaine (héritage patrimonial, préciosité, labeur, fragilité) se superposent formellement et symboliquement au béton, emblème de la grisaille, parfois proscrit, souvent accusé de l’échec des promesses du modernisme. L’artiste emprunte à la ville de Limoges son langage le plus soutenu, le blanc de la porcelaine, pour rendre à travers lui un hommage à un pan délaissé, éclaté, révolu, de son histoire urbaine.

Construites en 1958 par l’architecte Clément Tambuté (auteur de la « Cité des 4000 » à La Courneuve en région parisienne), les tours Gauguin du quartier de la Bastide à Limoges répondaient en leur temps à la crise du logement en offrant au plus grand nombre un toit moderne et des conditions de vie décentes.

Dans de nombreuses villes de France, ces grands ensembles sont aujourd’hui en proie à la vétusté et font l’objet de rénovations profondes, voire de destructions totales. En appliquant sur des assiettes les arrêts sur images d’une vidéo trouvée sur internet qui montre la destruction des tours, l’artiste donne une temporalité narrative à ces objets traditionnels. La beauté tragique du moment est alors renvoyée au statut pittoresque et décoratif d’un motif, qu’on ne peut s’empêcher de comparer aux décors de ruines romantiques appréciées au XIXe siècle.

Les événements de l’histoire passent, la porcelaine reste. Parce que cette matière ne s’altère pas dans le temps, Maud Vareillaud-Bouzzine l’utilise comme support commémoratif pour faire de cette série d’objets une sorte d’épitaphe contemporaine. Pour la pièce Tours Gauguin, 1958-†2010, Maud Vareillaud-Bouzzine s’approprie la maquette d’architecture qu’elle détourne de sa fonction initiale, pour en faire une œuvre de mémoire. Dans un paysage réinventé l’artiste réinterprète les tours aujourd’hui détruites. La matière noble de Limoges permet à l’artiste de donner à voir cette architecture autrement, d’apprécier le rythme moderne et géométrique de ses façades, ici dépouillées de la stigmatisation qui en brouille souvent la perception. Cette œuvre s’inscrit avec force dans l’intérêt croissant porté par les artistes contemporains à un urbanisme dont la reconnaissance patrimoniale fait aujourd’hui débat. Dans sa pièce vidéo, Maud Vareillaud-Bouzzine évoque le caractère spectaculaire de l’implosion des tours, qui semble vouloir faire oublier l’obsolescence de ces immeubles. Au prisme de la porcelaine diaphane, une boucle vidéo montre la fumée consécutive à la chute définitive de ces corps de béton. De cette installation s’échappe sans fin le dernier souffle d’un modèle urbain emblématique dont on fait aujourd’hui table rase. Loin d’être un art exclusivement autonome ou imperméable aux aléas du monde, la porcelaine est translucide et se laisse traverser par le temps et les événements dont elle est témoin. Maud Vareillaud-Bouzzine dresse ainsi un portrait de la ville sous la forme d’une rencontre troublante entre l’ouvrage blanc éclatant et le grand ensemble éclaté.