14 septembre 2016

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Visages du 25 août

 

Visages du 25 août d’Isabelle Vieux

Le 25 août 1944, 124 habitant(e)s de Maillé sont massacrés par des troupes allemandes et le bourg est presque entièrement détruit. Après la guerre, le village est reconstruit, la vie reprend son cours… et Maillé sombre dans l’oubli pendant près de cinquante ans. Plus de soixante-dix ans après, bien que le silence ait été rompu, les rescapé(e)s évoquent encore difficilement cette tragique journée. Durant une année, Isabelle Vieux est allée à la rencontre de 11 témoins. Ces portraits, chargés d’émotions, sont avant tout le fruit de ces rencontres, de ces conversations et de ces moments partagés entre la photographe et des rescapés(e) du massacre. Quelques passages de leurs témoignages illustrent ces portraits.


Cette année, les journées européennes du patrimoine prennent pour thème « patrimoine et citoyenneté ». En cherchant à repérer pour vous des expositions et événements, nous avons rencontré la démarche photographique d’Isabelle Vieux, qui a travaillé avec la maison du souvenir de Maillé, et qui y expose actuellement. Son approche donne une acuité très sensible à ce thème générique de « patrimoine et citoyenneté ».

À l’écran, sur les photographies, nous voyons des personnes assez âgées, qui nous regardent. Elles semblent nous recevoir chez elles. Leur pose sereine, les détails des décors domestiques qui les entourent, concourent à nous les rendre familières. Ces personnes ont l’air gentiment ordinaires, tels que nous pouvons les croiser tous les jours à la boulangerie ou au pas de notre porte.

Les photographies ne dégagent aucun pathos. À première vue, ce serait simplement des portraits d’anonymes ayant en commun une certaine tranche d’âge. Et puis, le son de leur voix se superpose à leur image, à leur apparence anodine. Le son se déroule, et impose une certaine durée au regard au sein de l’image fixe. Nos yeux se promènent dans la photographie, et s’accrochent à tel ou tel détail.

Les témoignages sonores sont autant d’expériences insoutenables, donc beaucoup ne se relèveraient jamais. Avec des mots simples, l’horreur s’incarne dans le quotidien de ces anciens enfants ou adolescent(e)s, marqué(e)s par l’indécision des « bonnes décisions », autour d’un instant suspendu où tout bascule. L’Histoire se change en instant, en humanité vacillante…visagesdu25aout_Isabelle Vieux


Intriguée par ce travail, avec une foule de questions en tête, j’ai pris contact avec l’artiste. De part la distance qui nous sépare (elle travaille et vit à Lyon) nous avons convenu un entretien par écrit. Isabelle Vieux a donc répondu à mes questions, pour nous renseigner sur le contexte et le contenu de ce travail.

Pourquoi ce travail ? Avez-vous répondu à un appel à projet ou une commande émanant de la ville de Maillé ? Si oui, quelle en était le contenu ? Si non, qu’est-ce qui a initié cette démarche ? Poursuivez-vous, comme je l’ai lu, un travail sur les commémorations à Maillé ?

Ce travail a vu le jour dans le cadre de cours du soir de photographies aux Ateliers des Beaux-Arts de Paris. Notre professeur, Eric Genevrier, nous a invités à travailler sur le thème de la Libération de Paris, ce travail a débuté en 2014. Le sujet étant vaste, j’ai repensé à mes cours d’histoire du collège et le nom de Maillé me revenait sans cesse en tête, sans en savoir plus sur ce village. Notre professeur de collège nous en avait parlé seulement 5 min en nous expliquant que Maillé avait été massacré durant la Seconde Guerre Mondiale. J’ai donc voulu en savoir plus, je me suis renseignée et je suis tombée sur quelques témoignages vidéo. Touchée, j’ai voulu travailler sur cette histoire, c’est comme ça que le projet est né !

Le travail sur les commémorations fait partie du projet. Mon travail se compose de portraits de 11 témoins, accompagnés d’un témoignage écrit et oral, et de documentaires sur les cérémonies du 25 août et sur l’échange franco-allemand que Maillé organise chaque année.

Quelle a été la chronologie du projet ? Je me demande par exemple quel est le lien entre la vidéo (publiée il y a un an) et l’exposition de vos photographies à Maillé.
Comment se sont déroulées les séances, rencontres… ?

Je suis venue visiter la Maison du Souvenir début avril 2014 et j’ai rencontré Romain Taillefait, responsable de la Maison du Souvenir de Maillé. Je lui ai fait part de mon projet, il a répondu à mes questions et et j’ai commencé mon travail en photographiant l’échange culturel du 13 au 20 mai 2014. Ainsi j’ai pu voir la manière dont les rescapés parlaient de leur histoire, le déclic que cela pouvait provoquer chez les jeunes, etc. Cet échange culturel s’est clôturé à Paris par un dépôt de gerbe sur la tombe du Soldat Inconnu.

S’en est suivi mon travail sur les portraits. Dans un premier temps, la Maison du Souvenir m’a envoyé quelques témoignages écrits afin que je puisse en apprendre plus sur cette triste journée. Ont suivi les prises de vue de 9 témoins du 30 juin au 5 juillet 2014. J’ai choisi de rencontrer ces personnes chez elles, afin de photographier une partie de leur univers. J’ai pris le temps qu’il fallait. Je ne me donnais pas de limite de temps pour ne pas brusquer ces personnes. Avant d’être de la photographie, ce travail est avant tout des rencontres. En moyenne, ces rencontres duraient 4h entre l’explication de mon projet, les connaissances, le récit, les questions, la prise de vue et le petit verre de prune ou les petits gâteaux :) Je garde un excellent souvenir de ces rencontres, chaque personne a été incroyablement accueillante, ce furent de très beaux échanges.

Puis j’ai photographié, le 25 août 2014, la commémoration du 70e anniversaire du massacre. Cette année, la cérémonie s’est déroulée en présence d’une centaine de porte-drapeaux, de nombreuses autorités politiques, ainsi que du Secrétaire d’État aux Anciens Combattants.
Pendant plusieurs années, la cérémonie s’est déroulée dans l’anonymat le plus total, à l’exception de Raoul Dautry, venu participer à la commémoration pour le premier anniversaire du drame et poser la première pierre de la reconstruction du village. J’ai aussi photographié la cérémonie du 25 août 2015 et j’ai pu voir un net changement au niveau de l’ambiance et du nombre de visiteurs.

Quelques mois plus tard, 2 autres témoins ayant pris connaissance de mon projet ont contacté la Maison du Souvenir et ont bien voulu que je les rencontre. Les rencontres ont été tout aussi enrichissantes que les précédentes.

Après s’en est suivi un long travail d’édition, de sélection, de légères retouches.

visagesdu25aout_Isabelle Vieux

Du 5 au 18 mai 2015, une partie du travail a été exposée à la mairie du 7e arrondissement de Paris, à côté des projets de 2 autres élèves de l’atelier des beaux-arts. J’ai réalisé pour cette occasion une vidéo photographique afin que le visiteur puisse entendre une partie des témoignages.

Ensuite, nous avons monté avec la Maison du souvenir un dossier de financement pour pouvoir exposer ce travail à Maillé. Nous avons eu le soutien financier de la fondation Maginot, du Ministère de la Défense et de Renault Trucks (mon client actuel en tant que graphiste freelance), cela nous a permis de faire des beaux tirages, de les encadrer etc. Et à partir de là nous avons travaillé sur la scénographie, pour agencer l’ensemble des photos, mettre en valeur les témoignages et présenter aussi le travail annexe sur les cérémonies. Pour cela j’ai dessiné les meubles et nous les avons fabriqués avec Romain Taillefait (responsable de la Maison du Souvenir de Maillé).

Entre temps les Éditions Brumaire-Anovi, qui travaillent régulièrement avec la Maison du Souvenir, ont vu mon travail et ont souhaité l’éditer. Le livre est aujourd’hui en vente au sein de la Maison du Souvenir, chez l’éditeur et il sera en librairie à partir d’octobre/novembre.

L’exposition est visible à la Maison du Souvenir de Maillé jusqu’au 31 décembre. Elle sera ensuite proposée en exposition itinérante.

Quels sont vos partis pris esthétiques ? / Je pense à votre éventuelle série en cours

Pour les portraits, j’ai choisi de traiter ça de manière frontale, très documentaire. C’est un face-à-face avec le témoin qui nous raconte son histoire. J’ai juste utilisé une softbox en lumière additionnelle pour modeler très légerement les visages et éclairer les intérieurs. La prise de vue se déroulait toujours à la fin de l’entretien, quand j’avais pris le temps de cerner un peu la personnalité et mettre la personne à l’aise. J’ai choisi aussi de photographier en couleur car c’est un travail contemporain, et le noir et blanc aurait rajouté du pathos, ces histoires sont suffisamment tristes comme ça pour que l’on en rajoute. Je voulais quelques chose de très naturel et authentique, dans la sobriété de leur témoignage.

Pour les cérémonies, c’est un travail beaucoup plus journalistique où par exemple pour la série du 25 aout 2014, j’ai choisi de refléter l’événement exceptionnel de la présence de Kader Arif (Secrétaire d’État chargé des Anciens combattants et de la Mémoire).

Par ailleurs, il me semble que vous n’avez pas réalisé d’entretiens sonores, mais utilisé des entretiens déjà existants. De quand datent ces entretiens ?

Les extraits sonores sont extraits du DVD « L’autre 25 août » de Josiane Maisse sorti en 2003. J’ai préféré réutiliser son travail, avec son accord, qui avait déjà été très bien fait, plutôt que de demander une nouvelle fois à ces témoins de raconter leur histoire derrière un micro.

 

Enfin, plus généralement, je me demande comment vous articulez prestations, commandes et créations. Et, pour finir, quelle est votre actualité ?

Je suis UI Designer freelance et je me suis mise à la photographie il y a environ 2 ans. Ce projet est mon premier et je suis assez fière de voir qu’il a bien abouti. Je continue à consacrer du temps à la photographie afin de travailler sur des projets qui me tiennent à cœur ou réaliser des portraits. Ce que j’aime en photographie ce sont vraiment les rencontres et l’échange. J’aime beaucoup la photographie documentaire. J’aime aussi aller à la rencontre d’inconnus dans la rue, dans des bars et leur tirer le portrait.

Actuellement je travaille sur une nouvelle série. Elle a pour sujet des personnes qui décident de vivre en marge de la société de consommation en revenant aux sources, en étant autonome en alimentation.

Isabelle Vieux et Sandra Émonet, 16 septembre 2016