2 octobre 2017

La galerie des bulles : un espace qui fait « pop », pour buller et déambul(l)er

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Le vendredi 6 octobre 2017 sera inaugurée La galerie des bulles, une œuvre de l’artiste Sammy Engramer. Cette œuvre s’expose dans un lieu non conventionnel, pour lequel elle a été spécialement conçue. Habituellement fermé au public extérieur, à l’exception des journées portes ouvertes annuelles, cette inauguration ouverte à tou·te·s est donc l’occasion rêvée pour la découvrir.

Pour entrer dans les coulisses de sa conception, nous allons répondre ici à 4 questions, grâce à l’entretien que nous a accordé cette semaine Éric Foucault, directeur d’Eternal Network.

  1. Quel lieu pour La galerie des bulles, ?
  2. Quel contexte pour l’installation de cette œuvre ?
  3. Quel processus de conception ?
  4. Quelle œuvre est La galerie des bulles, ?

1. La MAS les Romans, écrin de la galerie des bulles

La Maison d’Accueil Spécialisée Les Romans est implantée sur les hauts de Saint-Hilaire Saint-Florent, commune associée à la ville de Saumur (49). Elle est située au centre d’un parc engazonné et semi boisé, clos. L’ensemble est intégré dans un lotissement résidentiel. En 2015, un nouveau bâtiment double la superficie de l’établissement et en 2019, deux nouvelles unités vont voir le jour. Cet espace de 3 500 m² forme un ensemble moderne, spacieux et fonctionnel et lumineux.

La MAS (Maison d’Accueil Spécialisée) les Romans, ouverte depuis octobre 2003, accueille environ 90  résident·es de plus de 20 ans qui présentent un ensemble de déficiences sévères au niveau moteur, sensoriel, et intellectuel. Ces personnes sont pour la plupart atteintes de handicaps associés (polyhandicap, pluri-handicap, infirmités motrices d’origine cérébrale, troubles envahissants du développement et de la communication).

Le polyhandicap est un « handicap grave à expressions multiples avec déficience motrice et déficience mentale sévère ou profonde, entraînant une restriction extrême de l’autonomie et des possibilités de perception, d’expression et de relation. » Il faut bien comprendre que « chez la personne polyhandicapée, les handicaps ne s’ajoutent pas ou ne s’additionnent pas : ils se multiplient. Ils entraînent une dépendance importante nécessitant une aide humaine et des soins permanents avec une prise en charge individualisée. Les causes du polyhandicap peuvent être prénatales (malformations, AVC prénataux…), périnatales (dont une partie liée à des souffrances fœtales ou de grandes prématurités) ou postnatales (traumatismes, arrêts cardiaques). Elles sont parfois tout à fait inconnues. Les recherches actuelles portent sur les causes génétiques (existence de cas familiaux) » (annexe XXIV ter du CTNERHI (Centre Technique National d’Etudes et de Recherche sur les Handicaps et les Inadaptations) du 29.10.1989). Il y a 880 nouveaux cas d’enfants polyhandicapés par an en France et plus de 95000 adultes dans les établissements medico sociaux. Depuis une trentaine d’années, la prise en charge des personnes  polyhandicapées a énormément évoluée. Il est désormais tout à fait reconnu que le lieu de vie des personnes polyhandicapées doit être un espace familier et stimulant.

Ainsi, au sein de la MAS les Romans, chaque moment de la vie quotidienne (lever, hygiène et soins corporels, repas, coucher) est un acte de sécurisation qui présente des occasions de sollicitations sensorielles et relationnelles pour offrir à chacun·e le développement ou le maintien de ses capacités motrices, sensorielles, intellectuelles et psychiques. Pour cela, des moments d’animation et de loisirs permettent entre autres aux résident·es d’aller, venir, regarder, toucher, participer, bénéficier de l’ambiance, chacun·e à sa façon. La communication n’étant le plus souvent pas verbale, il s’agit de multiplier les sollicitations multi-sensorielles pour révéler des sensations agréables et le bien-être potentiellement contenu dans le moindre geste. Tout peut être l’objet de découvertes et de plaisirs, comme d’aller camper en face du bâtiment principal pour rompre les habitudes. La communication passant par les sens et les sensations, elle fait l’objet d’expérimentations innovantes au quotidien.

L’équipe, constituée d’une centaine de personnes comprend par exemple, outre les services logistiques, une psychologue, une assistante sociale, une équipe médico-éducative, une équipe para-médicale et une animatrice. La direction s’associe avec les membres du personnel pour imaginer ensemble des projets à dimension culturelle, qui favorisent l’appropriation des lieux médicalisés et de nombreuses sorties, à la fois pour les résident·es, mais aussi pour les employé·es et les familles. Reflétant cet appétit culturel, bien que nombre de ses patient·es ne puissent pas lire, l’ensemble du bâtiment est placé sous le signe de la littérature. Chaque unité de vie porte en effet le nom d’un·e écrivain·e : Alexandre Dumas, George Sand, François Rabelais, Marcel Pagnol…

Des membres du personnel de la MAS les Romans commanditaires d’œuvres d’artistes

La concertation est au cœur de tous les projets de la MAS Les Romans. La direction et les salarié·es se réunissent régulièrement pour faciliter le quotidien et prendre des décisions. C’est tout naturellement que l’action Nouveaux commanditaires de la Fondation de France leur a semblé faite pour eux.

Magali Beaumont (ergothérapeute), Sébastien Jauneau (aide médico-psychologique), Claudie Leroux (Monitrice Éducative), Janique Métayer (aide médico-psychologique), Florence Perrot-Gourcy (cheffe de service), Frédéric Poignant (directeur), Martine Tharreau (infirmière), Sandra Weiss (animatrice) ont constitué un groupe de réflexion et d’action pour solliciter l’appui de la Fondation de France, pour son action Nouveaux commanditaires, grâce à  Éric Foucault en mai 2016.

Directeur artistique d’Eternal Network, il est médiateur agréé par la Fondation de France pour l’action Nouveaux commanditaires sur le Grand Ouest : régions Centre – Val de Loire, Bretagne, Poitou-Charentes, Pays-de-Loire et de 2013 à 2014 en PACA dans le cadre de Marseille-Provence 2013 capitale européenne de la culture.

L’action Nouveaux commanditaires initiée par la Fondation de France, permet à des citoyen·nes confronté·es à des enjeux de société ou de développement d’un territoire, d’associer des artistes contemporain·es à leurs préoccupations par le biais d’une commande. Son originalité repose sur une conjonction nouvelle entre trois acteurs ou actrices privilégié·es : l’artiste, la ou le citoyen·ne commanditaire et la médiatrice ou le médiateur culturel·le, accompagné·es des partenaires publics et privés réunis autour du projet.

La demande, tout d’abord foisonnante, des commanditaires était motivée par le souhait de rendre les locaux et leurs abords plus chaleureux, plus agréables et gais pour l’ensemble de ses usager·es. La commande s’est progressivement resserrée lors de l’élaboration du cahier des charges sur deux espaces collectifs, l’un dans les locaux même et l’autre dans le parc (ce deuxième projet verra le jour en 2018 ou 2019).

© sammy engramer

2. Une œuvre pour un lieu de vie

Les locaux de la MAS se distribuent en fonction des six unités de vie qui forment les pôles de la maison. À l’origine, la MAS était constituée de 4 unités. Un couloir circulaire dessert les unités de vie et les différentes salles de l’établissement.

Une extension de deux unités a ouvert en octobre 2016, pour accueillir deux groupes d’adultes. L’ancien établissement est donc à présent relié à cette extension par un petit hall d’entrée, prolongé par un couloir de 15 mètre de long et de 2 mètres de large. Carrefour entre les deux bâtiments, celui-ci est traversé par l’ensemble des salarié·es et des résident·es.

Fonctionnel, ce couloir fait le lien, mais sa taille impressionne. Il est donc le premier lieu identifié pour inviter un artiste à s’en emparer et le transformer. Il s’agit de l’amarrer au nouveau bâtiment, à l’inclure dans une certaine continuité.

© sammy engramer

Le cahier des charges des commanditaires

Les commanditaires ont établi plusieurs éléments forts pour permettre au médiateur délégué de solliciter un·e artiste. Le cahier des charges s’est écrit très vite, sur la base de leurs besoins.
L’œuvre doit s’appuyer sur le lien avec la littérature, symbole de l’identité de l’établissement. L’œuvre doit être une intervention colorée, incluant éventuellement du relief. L’idée de galerie de peintures a été évoquée.
Comme elle s’adresse à des personnes polyhandicapées, quelques critères sont incontournables et spécifiques aux résident·es : matériaux solides, passage des fauteuils et verticalisateurs, comportement des résident·es qui aiment toucher, sentir, gratter, etc. Comme l’objectif du couloir – et donc de l’œuvre – est d’amarrer l’ancien établissement au nouveau bâtiment, l’œuvre pourrait déborder du couloir avec des amorces qui inviteraient à l’emprunter. Et pourquoi pas des échos de l’œuvre ailleurs dans le reste de la MAS.
© sammy engramer

3. Un processus de conception intégrant le temps et l’espace

À l’issue des premières réunions avec les commanditaires, Éric Foucault a été frappé par une expression employée par l’un des commanditaires pour parler de son métier. Il s’agit de protéger, solliciter et éveiller les résident·es qui sont « dans leurs bulles ». Cette expression, après que le lien avec la littérature ait été mentionné, a provoqué le désir d’évoquer la bande-dessinée, ou du moins des éléments de communication graphique.

Il a alors été proposé de confier cette commande à l’artiste Sammy Engramer. Son travail s’appuie principalement sur la construction du langage, le sens ayant autant d’importance que la forme. Il a développé tout un vocabulaire de motifs à partir de la bulle de bande dessinée, déclinant tour à tour des lapsus, des rébus, des jeux de mots visuels…, avec un style coloré affirmé et vivifiant.

Sammy Engramer, avant de venir en micro-résidence pour installer l’œuvre, est donc venu 5 fois entre mai 2016 et septembre 2017. Il est tout d’abord venu pour se présenter aux commanditaires et présenter son travail artistique. Le rendez-vous suivant lui a permis de découvrir les lieux et d’explorer plus complètement l’espace.

Lors du troisième rendez-vous il a pu présenter son projet d’œuvre pour validation aux commanditaires grâce à des maquettes, simulations et prototypes.

Après ce temps d’échanges et de validation, il est retourné deux fois à la MAS pour réaliser des tests et des essais, puis pour caler le temps du montage et l’implication du personnel technique présent sur place.

La production de l’œuvre s’est faite durant un mois, avec l’aide d’Anaëlle Le Bolloch et de Slim Cheltout en juillet 2017, aux ateliers de la Morinerie à Saint-Pierre des Corps.

© Anaëlle Le Bolloch

4. La galerie des bulles, un couloir pop

« Je me suis imprégné du lieu, afin de comprendre la logique de fonctionnement du site. En interrogeant le personnel soignant, je me suis rendu compte des différents degrés de handicap. Au final chaque résidant a un handicap qui dessine un caractère particulier, une singularité à part et originale. Si dans la vie courante nous faisons tous des efforts pour nous identifier les uns aux autres et quelque part nous ressembler, il semble au contraire que ce ne soit pas le problème avec les sujets handicapés logeant aux Romans. De ce point de vue, ils sont à l’image des artistes qui tentent justement d’incarner des individus singuliers et originaux. »

Sammy Engramer a réalisé douze modules-portraits, en forme de bulles imbriquées. Chaque portrait est un entrelacs de bulles de bande dessinée colorées.

© Anaëlle Le Bolloch

La singularité de chaque assemblage, très singulier, évoque la multiplicité des personnes qui sont ici soignées, sollicitées, accompagnées, mais aussi entourées, enveloppées, protégées.

Répondant aux différents éléments architecturaux, les modules en contre-plaqué pleins, de couleurs intenses et solides, transforment singulièrement l’espace, tout en douceur.

© Anaëlle Le Bolloch

Débordant du couloir, des petits modules plus simples s’invitent dans les autres espaces de la MAS sous la forme de lampes en acier plié dans les espaces administratifs, de tableaux à craie ou de tableaux de liège dans chaque service. Dans ceux-ci, une bulle évidée évoque une bulle de pensée au sein d’une bulle de parole potentielle.

© Éric Foucault

À chaque salarié.e est également proposé un écusson à broder. Une petite bulle carrée dans laquelle écrire son nom pour inscrire les vêtements de travail même dans cette rêverie sans parole décrétée.

J’ai pour ma part hâte de déambul(l)er dans ce couloir, pour le plaisir, et peut-être que les résident·es tout comme les salarié·es se surprendront aussi à se laisser porter de bulle en bulle, en dehors même des trajets imposés.

© Anaëlle Le Bolloch

Plus d’informations sur l’action Nouveaux commanditaires initiée par la Fondation de France

www.nouveauxcommanditaires.eu

www.fondationdefrance.org

5 exemples de projets très différents en cours de réalisation en région Centre-Val de Loire

  • Un jardin en hommage à Jean Zay, à Orléans (45)
  • Un monument commémoratif pour les tsiganes internés dans un camp sous l’occupation, à Jargeau (45).
  • Imaginer un signe deuil de deuil contemporain (Tours, 37).
  • L’accueil des familles dans le hall de la Réanimation Neurochirurgicale du CHRU de Tours (site Bretonneau, 37).
  • Réhabiliter des jardins de cheminots, jardins Saint-Lazare à Tours (37)

Voir l’ensemble des projets, en cours ou réalisés