7 mai 2018

Les premières pages de l’Atlas des Régions Naturelles (A.R.N.) d’Éric Tabuchi

Entre les lignes des cartes routières

Cet article est le témoignage d’une rencontre. Rencontre avec une démarche artistique, dont nous avons cherché à appréhender les contours, rencontre avec deux artistes, précis, généreux et résolument déterminés à vivre pleinement l’aventure qu’ils initient. Nous partons avec eux à la découverte d’une certaine réalité française, inconnue si proche, juste au bord de la route.

Nous vous proposons de vivre avec nous cette découverte grâce à l’entretien fleuve que nous avons transcrit à votre attention. Celui-ci est introduit par un montage vidéo qui associe des photographies issues de l’A.R.N.  et des extraits sonores de notre entretien avec Éric Tabuchi.

Première rencontre avec l’A.R.N. et Éric Tabuchi

Lors du colloque “Photographie & paysages : dialogues contemporains” qui s’est déroulé à Tours le vendredi 19 janvier 2018, en relation avec l’exposition “Paysages français, Une aventure photographique (1984-2017)” de la BNF, nous avons pris connaissance pour la première fois de la mission photographique titanesque qu’a entrepris l’artiste Éric Tabuchi : la constitution de l’Atlas des Régions Naturelles (A.R.N).

Intrigués, nous avons voulu en savoir plus. Nous nous sommes donc rendus à Blois, le vendredi 23 février, pour passer une journée aux côtés d’Éric Tabuchi et de Nelly Monnier, qui forment l’équipe de l’A.R.N.

Mais qui est Éric Tabuchi ?

D’origine Dano-Japonaise, Éric Tabuchi naît en 1959 à Paris et grandit en France, loin des terres natives de ses parents. D’abord connu comme musicien au sein du groupe Luna Parker, il se consacre à partir des années 90 à la photographie et à l’installation, concevant notamment des installations photographiques. Son geste photographique est plutôt froid, quasiment documentaire et procède souvent d’une exploration typologique des sujets photographiés. Dans ses photographies, les aménagements, constructions ou réalisations inscrites dans le paysage sont l’objet principal, mais l’humain en tant que tel y est absent, tout comme l’affect du photographe. Mais, comme l’écrit Romain Gonzales dans la revue Vice (article du 23/11/2016) « Même si la photographie objective allemande l’a profondément marqué, Éric Tabuchi, par goût de la désinvolture, se sent plus proche de la fantaisie d’artistes californiens comme John Baldessari, Ed Ruscha ou Douglas Huebler. D’un côté, il emprunte le principe descriptif et sériel des Becher, de l’autre, les protocoles absurdes des artistes californiens. Il parle alors d’objectivité Pop, du moins pour la forme ; quant au fond, ce qu’il raconte, est personnel. » Il collectionne par exemple des représentations photographiques de stations-services abandonnées, de restaurants chinois situés aux abords des villes… renouvelant le regard que nous portons, ou ne portons pas, sur ces « motifs » des zones péri-urbaines. Fréquemment exposé, son travail fait également l’objet de nombreux catalogues et livres d’artistes (Alphabet Truck, Twentysix Abandoned Gasoline Stations, Hyper Trophy…).

Si ses projets sont nombreux et divers, ils s’articulent souvent autour des notions de territoire, de mémoire et d’identité. En 2012 par exemple, il se lance dans la constitution de l’Atlas of Forms [http://atlas-of-forms.net/]. Ce site Internet, récemment édité en livre d’artiste, permet de visualiser grâce à 4 listes de 18 mots clefs, des architectures et autres constructions collectées sur internet qui se trouvent articulées par la concomitance de critères de formes (cercle, carré, triangle…), de dimensions (petit, grand…), d’aspects (massif, chaotique…) ou d’états (en ruine, pourri…). Plus récemment encore, Éric Tabuchi propose une nouvelle série de photographies, rassemblées lors de l’exposition collective Paysages Français à la BNF (24 octobre 2017 – 4 février 2018). Au travers d’une installation-diaporama de 344 images, l’artiste nous livre une vision particulière de différents territoires français à travers des typologies architecturales singulières, repérées au cours de ses déplacements. Ces photographies constituent les premières images de l’Atlas des Régions naturelles.

Et qu’est-ce que l’A.R.N. ? Premiers indices…

Lors de la conférence du 19 janvier, Éric Tabuchi nous avait donné quelques indices sur cette entreprise au long cours. Il la qualifiait principalement comme un « travail de détours ». Le point de départ de l’A.R.N. est un travail photographique réalisé en Beauce. Alors qu’il était venu visiter un ami artiste en résidence, il a entrepris de documenter tous les silos existants. En arpentant le paysage il s’est aperçu du passage de la Beauce au Perche, grâce à son attention aux détails. En étant attentif, le passage devenait évident, bien que très subtil… discret, mais évident. La notion de « région naturelle » lui a semblé particulièrement riche pour explorer les paysages français, justement à l’heure de la standardisation des zones urbaines et péri-urbaines.

D’autres indices sur l’A.R.N. sont facilement accessibles sur Internet, puisque Éric Tabuchi et Nelly Monnier constituent un journal de bord de l’A.R.N., qu’ils présentent ainsi :

L’Atlas des Régions Naturelles, dont ce blog constitue le journal de bord, s’attache à décrire photographiquement les quelques 450 « pays » qui composent le territoire français et dont les frontières ne sont pas administratives mais géologiques, historiques, linguistiques ou culturelles. Ces limites, si elles sont parfois incertaines, n’en dessinent pas moins des entités aux particularismes que l’ARN s’attachera à documenter, classer et archiver sur le site qui lui sera bientôt dédié.

Ce travail, qui systématise une pratique photographique commencée il y a plus de dix ans, s’inscrira plus encore dans la durée puisqu’il demandera certainement une autre dizaine d’années et quelque chose comme 25 000 photographies pour atteindre son terme. Projet dont les dimensions demeurent intimidantes à l’heure d’inaugurer ce journal qui en sera le témoin, l’Atlas évoluera et se définira au fur et à mesure de son avancement.


Le résumé vidéo : l’A.R.N. en 7 minutes



Le grand entretien : une journée avec les artistes

le vendredi 23 février 2018, à Blois

Il y a des séances de prises de vue aujourd’hui ?

Éric Tabuchi (E.T.) : Non car il y a ce soleil qui est apparu, éblouissant. J’ai tendance, quand il fait ce qu’il est convenu d’appeler beau, à ne pas travailler. De plus en cette saison le soleil est rasant ce qui complique encore la prise de vue. Donc aujourd’hui est un jour sans.

L’A.R.N. : étape blésoise

Blois est une région naturelle ?

E.T. : Oui, le Blésois est une région naturelle qui s’étend de dix kilomètres à l’Est, tout au plus, et une petite quinzaine à l’Ouest. C’est une petite région naturelle prise entre le Val de Loire orléanais et le Val de Loire tourangeau.

Ça ne va pas vers Chambord ?

E.T. : Chambord se situe à la limite mais c’est en Sologne.

À la recherche des régions naturelles

On entre directement dans le concret de l’A.R.N. ?

E.T. : Oui, l’ARN c’est concret car la photographie est une discipline concrète. Dans un premier temps, il s’agit de repérer les limites du territoire et d’évaluer rapidement quels sont ses potentiels comme ici sur une région si petite, avec une ville relativement importante. Il y a des régions naturelles qui sont microscopiques et qui ne contiennent pas de ville, là c’est un vrai défi de produire les 50 images qui est le nombre que nous avons fixé pour chaque région. L’idée de l’ARN est de produire une quantité de photographies égale par région naturelle, pour avoir une représentation autant que possible équitable du territoire. Donc le Blésois est particulier parce que la ville est assez importante avec un plateau industriel, une zone commerciale, des industries et la vieille ville de l’autre côté des zones commerciales. Elle est assez caractéristique d’une ville moyenne, mais sans la région qui généralement l’entoure, c’est donc un cas un peu particulier.

Région naturelle de l’Artois
Région naturelle de l’Artois
Mazingarbe – Région naturelle de l’Artois
Loos-en-Gohelle – Région naturelle de l’Artois
Noeux-lès-Mines – Région naturelle de l’Artois
Béthune – Région naturelle de l’Artois
Région naturelle de l’Artois
Cimetière portugais – Région naturelle de l’Artois

J’imagine qu’il y a beaucoup de cas particuliers…

E.T. : Certainement, mais avoir une ville qui constitue pratiquement l’ensemble de la région naturelle c’est plutôt rare. Mais oui, et c’est un peu ce qu’il s’agit de démontrer, chaque cas est un cas particulier même si ça ne saute pas aux yeux. Ce sont des nuances qu’il faut percevoir dans un temps donné. Dans un temps assez court, on doit se faire une idée de quelque chose d’insaisissable, c’est souvent une affaire d’intuition. Repérer en quoi telle région diffère de ses voisines est certainement la partie la plus compliquée du travail car ces différences sont rarement manifestes.

Il y a une phase de repérage pour aborder les déplacements ?

E.T. : Rarement. Une des choses importantes c’est la perception physique qu’on a d’un territoire, sa perception immédiate. Plus on prépare un voyage, plus on se fabrique des préjugés au risque d’atténuer ou de déformer la perception que procure l’expérience du terrain. J’aime bien avoir une première impression assez brute. Après évidemment, je m’informe, je fais des recherches.

En général, nous commençons par traverser la région. Ça nous donne juste cette vision très rapide dont il va subsister juste l’essentiel, une sorte d’ambiance générale. C’est à partir de cette perception première qu’on va travailler et affiner notre recherche.

Il y a donc cette première prise de contact, qui a pu se faire bien en amont en traversant la région, mais faites-vous sur place un premier « tour du territoire » pour inventorier ce qu’il ya à photographier ?

E.T. : En fait, la vérité c’est qu’il n’y a pas une méthode valable pour toutes les circonstances. Parfois on va quelque part, nous sommes invités à Marseille par exemple et on traverse la France… Dans ce cas là on a une perception du territoire qui est assez linéaire. On ne va pas particulièrement vite mais en ligne droite. D’autres fois, par exemple ici où je dispose d’une semaine, je vais donc procéder par boucle plutôt que de la ligne droite. Voilà deux méthodes d’explorations qui sont complètement différentes.

Il y a également le fait qu’on connaisse déjà la région ou pas. Si le terrain est essentiellement rural ou urbain ça change beaucoup de choses aussi, parce que la dispersion n’est pas du tout la même. Ici, à Blois, tout est concentré. Dans la Beauce voisine, c’est l’inverse, les choses sont extrêmement dispersées, il faut beaucoup plus de temps.

Arras – Région naturelle de l’Artois
Région naturelle de l’Artois
Vis-en-Artois – Région naturelle de l’Artois
Bullecourt – Région naturelle de l’Artois
Favreuil – Région naturelle de l’Artois
Bapaume – Région naturelle de l’Artois
Bapaume – Région naturelle de l’Artois

Une équipe de deux personnes et des explorations multiples

Lors de la présentation de l’A.R.N. à l’occasion du colloque “Paysages français”, celui-ci semblait porté par toi seul. Lors de ce colloque, l’A.R.N. apparaissait comme une sorte de « mission photographique » solitaire. Aujourd’hui tu nous reçois avec Nelly Monnier, qui semble faire complètement partie de l’équipe de l’A.R.N..

E.T. : L’impression donnée, de faire ce projet seul, tient beaucoup au fait que Raphaële Bertho, qui m’invitait à ce colloque, m’a invité à participer à l’exposition Paysages français il y a un an. À ce moment-là, en tant que photographe, et en tant qu’initiateur du projet de l’A.R.N., j’étais effectivement seul. Cela faisait trois ou quatre mois que je voyageais seul. Initialement, c’était mon projet mais avec le temps de l’été et de l’automne, nous avons de plus en plus roulé ensemble [avec Nelly] et surtout on s’est mis à avoir une vraie synergie pour le développement de l’ARN.

Nelly Monnier [N.M.] : Aujourd’hui, dans l’expérience de la route, on est ensemble. On réfléchit aux projets ensemble mais c’est Éric qui est photographe et qui prend toutes les images de l’A.R.N. Moi je prends les miennes à côté, pour peindre.

E.T. : C’est mon projet mais nous sommes dans une construction. J’ai fait les plans probablement, et j’ai en tête l’idée de ce que sera la forme d’ensemble, mais la fabrication concrète qui est tout de même la chose la plus importante, est commune. Quand on se lance dans un travail qui est supposé durer six ou huit ans, évidemment la confiance qu’on a dans ses partenaires est primordiale : c’est l’élément qui va faire qu’on va avancer ou se décourager. Être deux est très rassurant. Je ne pense pas que seul, je mènerais à bien cette entreprise.

Notre première impression au sujet de l’A.R.N. était celle d’un projet, d’une activité plus que d’un projet d’ailleurs, un peu romantique : l’artiste solitaire avec son appareil photo dans des paysages multiples. En regardant votre présence sur les réseaux sociaux numériques, l’A.R.N. peut apparaître comme une entreprise dont vous seriez l’équipe en fonction, notamment par la production d’écussons brodés d’aspect professionnels.

N.M. : : L’ARN c’est une aventure sur le long terme qui ne sera pas visible immédiatement. Pour lui donner une existence dans le présent, nous essayons de trouver des moyens de faire suivre sa progression. L’ARN possède un journal de route ainsi qu’une page Facebook. Par ailleurs, on essaye de créer des petites pièces, parce qu’on passe douze à quinze jours par mois sur la route, ce qui veut dire une quantité d’heures invraisemblables où il ne se passe pas forcément grand-chose.

E.T. : Dans tout ce temps, on se raconte des histoires déjà, et puis surtout Nelly dessine, ce qui est un complément intéressant à la photographie.

N.M. : Par exemple les écussons sont une manière de retranscrire graphiquement la personnalité supposée d’une région. Trouver un élément signalétique, héraldique, historique cohérent avec le pays que l’on explore, ça devient des petits jeux. Dans la région de Menton il y a des citrons, comment est-ce qu’on va pouvoir intégrer ce citron dans un écusson ? Est-ce que c’est le jaune qui va primer ? C’est une manière de raconter le quotidien de cette aventure un peu différemment.

E.T. : Nelly filme aussi beaucoup. Elle réalise d’autres types de documents que les photographies.

N.M. : Je réalise des documents à partir de détails, en dessin ou à la gouache, avec des choses qui ne peuvent pas forcément apparaître dans les images d’Éric, selon le cadrage qu’il a déterminé. Tout cela n’étant pas encore forcément sur Instagram ou sur Tumblr. On ne diffuse que 10% de ce qu’on amasse, ça donne une vision synthétique mais aussi tronquée de ce qu’on fabrique.

E.T. : Tout à l’heure tu parlais d’une aventure romantique. Cette perception vient beaucoup du fait que nous voyageons beaucoup et cela en toute indépendance. D’une certaine façon, il y a une forme de liberté à rouler ainsi sans autres contraintes que celles que nous nous sommes fixées. Par certains aspects, nous sommes comme des bohémiens. Quoiqu’il en soit, j’avais assez envie que ce long road movie qu’est l’ARN fasse parti du projet, que Nelly le documente car, peut-être, cette errance est-elle le vrai sujet de ce travail.

À la recherche d’une économie pour l’A.R.N.

Vous n’avez pas de financements ?

E.T : Non, et c’est évidement un problème. C’est ce qui fait que nous devons rentabiliser au maximum le temps durant lequel nous voyageons. Quand nous sommes invités à faire une conférence, par exemple à Tours, le voyage est payé, donc on va essayer d’optimiser tout ça en prévoyant une journée avant et une journée après.

Ce sont des journées d’un travail très intense qui va du lever à la tombée du jour. Moi je conduis et je prends les photos, Nelly fait tout le reste : c’est à dire tout ce qui est prise de notes, localisation, sélection des routes et des tracés, la documentation du voyage.

Il y a dans cette absence de moyen quelque chose de parfois frustrant mais au fond cela convient à cette entreprise dont la nature marginale s’accommoderait mal d’un confort trop grand.

Vous alternez des traversées et des sortes de rotation, proches de l’immobilité, dans les paysages, mais sans financement extérieur donc ?

E.T. : Pour l’instant l’ARN est une entreprise totalement indépendante mais nous cherchons des partenaires. C’est un travail parallèle qui devrait commencer à porter ses fruits.

En dehors de cela, nous essayons de créer nos propres sources de financements. Les écussons font partie de cette micro économie dont on espère qu’elle payera quelques nuits d’hôtel. C’est vraiment anecdotique dans le sens où l’idée première était que la vente des écussons finance la fabrication des prochains écussons, de telle manière qu’on arrive, à un moment, à avoir une sorte de carte de France des écussons, une sorte d’œuvre graphique au long cours, un peu mystérieuse, un peu pléthorique, qui aura été autofinancée.

L’A.R.N. : un site Internet libre et ouvert

Votre atelier est mobile, puisque vous parcourez la France en voiture, et votre entreprise au long cours apparaît presque comme une entreprise immatérielle.

E.T. : Oui, l’ARN est un voyage, il n’a pour l’instant pas d’existence matérielle. Ce n’est plus un projet puisqu’il est en cours de réalisation, mais ce n’est pas encore une réalité en tant qu’objet partageable. Ce sera plus le cas quand nous aurons développé le site qui archivera les 25 000 images que contiendra l’ARN une fois achevé. Idéalement j’aimerais que le site existe rapidement. Là, on amasse, on empile dans des disques durs mais je commence à avoir du mal à me retrouver dans cette masse d’images. Et puis ça permettra de rendre immédiatement compréhensible notre démarche. Pour l’instant, c’est vrai, tout ce que nous pouvons faire c’est en parler.

Yvetot – Pays de Caux

Le site Internet fonctionnera selon un principe de double interface, l’une liée à la localisation géographique et l’autre thématique.

 

 

 

 

La Mothe – Série électricité vernaculaire
Naucelle – Série électricité vernaculaire

 

 

Salmbach – Région naturelle Outre Forêt
Mothern – Région naturelle Outre Forêt
Salmbach – Région naturelle Outre Forêt

 

L’A.R.N. en février 2018

Justement, aujourd’hui nous sommes le 23 février 2018. Est-ce possible de faire un bilan de l’ARN ? Pas un bilan comme si le projet s’arrêtait aujourd’hui, mais un bilan d’étape, une confrontation avec le programme fixé. Est ce que c’est toujours tenable, par rapports à vos méthodes, qui sont plutôt des méthodes empiriques. Est-ce nécessaire d’effectuer un réajustement ?

E.T. : En termes purement comptables, on est dans les objectifs fixés, c’est-à-dire une dizaine d’images exploitables par jour. Au 15 février, ça fait 45 jours que l’année est commencée, on devrait en être à 450 photographies. Comme nous avons un peu plus voyagé que prévu, on en est plutôt à 600, donc on a une petite avance de quinze jours qui va certainement être très vite dilapidée. Mais c’est bien mieux d’avoir de l’avance que du retard et ça montre que ce rythme est à peu près tenable.

L’idée est de prendre entre 3500 et 4000 photos durant l’année 2018, ces prévisions sont pour le moment respectées. En avançant dans la saison, les journées vont être beaucoup plus longues ce qui devrait augmenter notre productivité. Ce qui est très amusant dans ce projet c’est que nous sommes en permanence en train de jongler entre ce qui relève de l’envie, du désir, de la spontanéité et des contraintes très prosaïques d’économie et rentabilité.

On a fait beaucoup de route depuis 1 mois et on est un peu fatigué. Il y a parfois une lassitude qui s’installe. Je me rends compte qu’il faut bien veiller à garder de l’envie, de la fraîcheur, en se ménageant des pauses. L’ARN est une épreuve d’endurance durant laquelle il faudra savoir ménager ses efforts, privilégier la constance plutôt que les coups d’éclat.

Reichshoffen – Région naturelle Pays de Caux

 

Profiter des fenêtres climatiques

La journée idéale c’est un dimanche gris, enfin un peu couvert, une de ces longues journées du mois de juin où le ciel est suffisamment voilé pour atténuer les ombres. Ces jours là, il s’agit d’être réactif. Il faut prendre la voiture et partir tout de suite. Inversement, quand les beaux jours arrivent, quand l’anticyclone s’installe et que les nuages désertent le ciel, il faudra plutôt rentrer les mots-clés sur les images et faire le travail d’arrière boutique, qui est énorme.

Vous vous adaptez en permanence ?

E.T. : Oui, c’est nécessaire. La photographie étant essentiellement indexée au réel, elle en dépend. De fait, il faut en permanence s’adapter aux conditions du moment qu’il s’agisse de la lumière, de l’accès à un lieu, des impondérables qui ne manquent pas, oui, il faut savoir faire preuve de souplesse. Parfois, souvent même, s’adapter c’est renoncer. S’adapter c’est accepter qu’une photo, celle qui serait la meilleure, soit impossible. Et c’est souvent le cas si bien que tu comprends vite que si tout était possible tu ne ferais pas ce que tu fais. Implicitement ce que tu fais c’est rechercher ce qui est possible justement parce que c’est rare. Créer ce faisceau de convergence qui crée la possibilité d’une photographie c’est peut-être ça le talent du photographe et quand ça arrive tu n’as finalement qu’à appuyer sur le déclencheur.

Photographier, nommer

Tu parles de photographies exploitables. Avez-vous une méthode et un rythme pour les sélectionner ? Jetez vous des photos ?

E.T. : Hier je me suis retrouvé confronté à un cas intéressant. Un peu à l’extérieur de Blois, dans la zone inondable, il y avait une ancienne piste de karting abandonnée. Quelqu’un avait planté un pieu en bois et avait fait passer, comme dans un bilboquet, des pneus qui servent de limites à la piste de karting. On aurait dit un totem sur un terrain abandonné au milieu d’un échangeur d’autoroute. Après m’être un peu perdu dans des chemins, j’ai pris quelques photos en me demandant dans quelle catégorie se rangerait cette espèce de totem. J’avais envie de l’intégrer à la représentation du Blésois sans savoir comment le nommer. Sur le chemin du retour j’ai pensé que je devais ouvrir une série « terrains vagues » dont cette photo serait le premier élément.

Les terrains vagues pour moi sont vraiment des lieux emblématiques de l’urbanisation. Il y a toujours un terrain vague dans une ville, si elle dépasse une certaine taille. Il y a toujours, à la périphérie, un terrain vague qui est comme une ponctuation entre la ville et la banlieue, entre la banlieue et la campagne. Là pousse souvent une création spontanée qui va de la décharge à ces agencements incertains, toutes ces choses que je documente depuis un moment, mais qui jusqu’à maintenant n’avaient pas trouvé le récipient pour les accueillir.

Maintenant, grâce à cette photo prise hier, je sais que tous ces objets indéfinis prendront place dans la série des « terrains vagues ». Celle-ci sera le réceptacle des voitures brûlées, des cabanes démolies, des anciens camps de roms, des décharges, tout un tas de choses qui relèvent de cette part refoulée de l’urbain et qui appartiennent à la représentation que je fais du territoire.

Tout ça montre montre combien il importe de nommer les choses. Combien l’ARN est un travail de nomenclature.

À l’inverse, il y’a des photos qui involontairement enclenchent des séries. J’ai eu cet exemple récemment. En Lorraine, je suis tombé sur une maison qui m’intéressait, mais il y avait une voiture jaune devant, ce qui me semblait gênant mais j’ai quand même pris la photo.

Avec le recul du temps, je me suis aperçu que les voitures jaunes étaient rares. Qu’en fait le vrai sujet ce n’était pas la maison mais l’irruption de cette couleur dans l’environnement et je me suis mis à photographier des situations comprenant une voiture jaune. Celles-ci n’étant pas le sujet mais le prétexte à photographier des rues sans avoir à les sélectionner sur des critères qui me semblaient incertains. Les voitures jaunes objectivent d’une certaine façon les raisons de prendre cette vue et pas une autre.

La Coucourde – Série voitures jaunes
Série voitures jaunes
Bost – Série voitures jaunes
Foug – Série voitures jaunes
Neuves-Maisons – Série voitures jaunes
Messein – Série voitures jaunes
Chardat- Série voitures jaunes
Mondoubleau – Série voitures jaunes
Florange- Série voitures jaunes

Rendre visible l’invisible : incarner Internet dans le paysage

 

Une réflexion visuelle qui n’est pas basée sur le « voir »

Récemment, j’ai décidé de photographier des « drive » de supermarchés. C’est une décision qui correspond au fait que l’Internet, qui est la révolution de ce nouveau siècle, n’a pratiquement pas d’existence dans le paysage réel comme s’il n’était que virtuel. L’électricité est visible sous la forme de transformateurs, de pylônes, de poteaux, de files, l’information sous la forme d’antennes, de paraboles, mais l’internet, qui a pourtant modifié nos existence en profondeur, est lui presque invisible. J’ai donc cherché des éléments récurrents dans le territoire qui révèlent cette présence. Les “drive“ m’ont semblé intéressants à cet égard puisqu’il s’agit de lieux de stockage de produits commandés “en ligne“ mais dont les enseignes doivent être bien visibles par les automobilistes. Ce sont donc des objets emblématiques de l’évolution du paysage et c’est à ce titre que je les documente car esthétiquement, je n’éprouve pas beaucoup de plaisir à photographier un “drive“.

Je trouve qu’Internet devrait s’occuper de construire des monuments. Le téléphone portable par exemple a des antennes partout qui raconte cette arrivée. Internet c’est étrange, ça occupe tous nos espaces mentaux, mais ça n’apparaît pas dans le paysage.

Varangéville – Région naturelle du Lunévillois
Région naturelle du Lunévillois
Xermaménil – Région naturelle du Lunévillois
Bayon – Région naturelle du Lunévillois

Les conditions de prise de vue sont-elles plus ou moins difficiles ?

E.T. : Voilà quinze ans que je prends pratiquement la même photo, j’ai donc acquis une forme d’expertise en la matière.

Souvent ce sont les conditions qui imposent des choix. Un cas assez courant, c’est une situation un peu limite avec la légalité. Je suis passé par dessus une clôture par exemple, alors là je vais très vite parce qu’il y a un chien qui va surgir, quelqu’un qui va appeler les gendarmes… Dans ces conditions je privilégie la vitesse à l’ouverture et tant pis si le piqué n’est pas optimum…

Par contre, quand les conditions sont meilleures, je prends le temps de sortir le pied et de cadrer minutieusement, mais, quoi qu’il arrive, je travaille vite.

Le pire, c’est l’objet qui se trouve à 500 mètres de la route, dans un champ inondé…

En définitive, je dirais qu’il y a un tiers de situations un peu compliquées, comme photographier une maison avec son propriétaire qui est là et qui te regarde d’une manière… Ou entrer dans le parking d’une PME par la grille entreouverte. Tu te faufiles, tu prends ta photo, mais tu sais très bien que dans les deux minutes qui vont suivre il y a quelqu’un qui va te dire que tu n’as pas le droit d’être là, donc tu te dépêches.

Après, il y a un autre tiers de photos faciles à prendre, personne dans les environs, bonne lumière etc.. et puis le dernier tiers qui sont les photos avec petits obstacles, un champ à traverser, une pente, une nationale à traverser, pas d’endroit où se garer, rien de très gênant mais, répété dix ou vingt fois dans une journée, ce sont celles qui fatiguent, qui donnent l’impression d’avoir passé une épreuve de concours hippique.

Quoiqu’il en soit, ce que j’essaye de ne jamais perdre de vue, c’est que je ne dois pas passer trop de temps sur une photo car les journées passent vite et que le monde est grand.

Badonviller – Région Naturelle du Lunévillois
Région naturelle du Lunévillois

 

Lenoncourt – Région Naturelle du Lunévillois
Lunéville – Région Naturelle du Lunévillois
Blainville-sur-l’Eau – Région Naturelle du Lunévillois
Lunéville – Région naturelle du Lunévillois

Vous avez déjà un programme établi des destinations à venir ?

E.T. : À court terme, on va visiter un peu d’Alsace et de Lorraine. C’est excitant parce que ce sont deux territoires très marqués, très identifiables, avec des singularités fortes donc intéressantes en terme d’identité. J’ai souvent parcouru ces régions mais pas dans le cadre de l’ARN, ce sera donc une redécouverte car ce travail conduit à une relecture complète des connaissances acquises.

Ensuite il y aura deux petits voyages dans les Pays de Loire et en Basse Normandie. Ce sera pour le printemps, les arbres seront en fleurs et ça bouclera la fin d’une première année.

Puis nous irons dans le Massif central avant l’été.

Entre ces voyages il y aura d’autres sorties plus courtes qui seront en fonction du temps.

Parfois, je regarde la météo et je vois qu’il fait gris, que là il pleut, qu’ici il fait beau, alors je m’adapte. Le temps, donc la lumière, est un impondérable fort qui détermine aussi le choix d’une destination.

Des régions plus ou moins surprenantes

E.T. : Même si par principe je ne raisonne pas ainsi, certaines régions sont plus simples que d’autres. Parfois la rencontre n’a pas lieu. Soit les circonstances sont mauvaises, soit mon regard n’a pas encore atteint ce degré de maturité pour accueillir le territoire tel qu’il se présente. Je me méfie de mes préjugés, de mes attentes. Il faut j’atteigne un niveau de disponibilité à l’inconnu que je ne possède pas encore. Il faut juste être très vigilant et déployer ses antennes.

En revanche, il y’a des régions où tout se déroule très simplement. Dans ces cas là, tout peut aller assez vite. Je pense à la Flandre, au Nord, c’est un vrai bonheur parce qu’il y a une sorte de folie, un abandon de la maîtrise, donc ça peut partir dans tous les sens. Il y a toujours des surprises.

Inversement, y a des endroits où tu sais que ça se passera pas, que ce sera joli, mais qu’il n’y aura pas de surprise, tout ce que tu vas voir sera prévisible.

Riez – Série Silos
Chauvigny – Série Silos
Monts-sur-Guesnes – Série Silos

Peut-on vous aider dans le quotidien de l’A.R.N., par exemple via votre page facebook ?

E.T. : Je n’ai jamais fait l’expérience de dire sur Facebook : « voilà, nous sommes dans telle région la semaine prochaine, est ce qu’il y a quelqu’un qui peut nous héberger ? ».  Je n’ai pas encore atteint ce cap d’aller au gré des opportunités d’hébergement. incontestablement, ce serait un moyen assez chouette de concilier les contraintes économiques et le projet, la découverte, l’inattendu. Être des sortes de troubadours comptant sur l’hospitalité de nos prochains.

Dans la réalité je me rends compte que souvent, le meilleur moment de la journée c’est quand tu arrives à l’hôtel, que tu poses ta valise et que tu prends une douche car tout ce à quoi tu aspires, ce n’est pas à communiquer, mais plus trivialement à te reposer. Quand tu as roulé dix heures ininterrompues, ce que tu souhaites ce n’est pas d’arriver dans un foyer accueillant, agréable, avec une bonne odeur de repas. En cela, l’anonymat technique des franchises de sommeil rempli parfaitement son rôle.

Être dans une aventure de découvertes humaines en plus de découvertes géographiques, ça mobilise une telle énergie, un tel espace mental que ce n’est peut-être pas possible…

Sauf à dire que tu pars comme un marin pour six mois au gré des vents, des rencontres. Intellectuellement l’idée me plaît beaucoup, mais en réalité… Je ne suis pas capable de lâcher prise complètement en me laissant porter par les rencontres et le hasard.

Mais en effet, pour tout ce qui concerne des hébergements potentiels où que ce soit, à partir d’une semaine ou dix jours c’est bien, parce que financièrement les frais d’hôtel sont lourds.

St-Calais – Série Silos
Neuville-de-Poitou – Série Silos
St-Malo – Série Silos
Brie-Conte-Robert – Série Silos

Une journée type dans la constitution de l’A.R.N.

E.T. : On se réveille assez tôt. Pour économiser, on ne prend pas le petit déjeuner à l’hôtel donc les départs se font à jeun ce qui est toujours un peu difficile. Il y a des petits rituels comme noter sur le carnet de route le lieu et l’heure puis brancher le GPS avant de trouver une boulangerie. Ensuite nous roulons presque sans arrêt avec juste un bref arrêt pour avaler un sandwich et parfois une pause sieste. Ce sont des journées longues la plupart du temps, de vrais journées de travail. Le soir, la première chose c’est de vérifier ce qu’on a fait, de trier et ranger. C’est assez long de localiser toutes les images, parce que la notation n’est pas toujours parfaite. C’est notre routine. Une douche, localisation des images, manger un peu et puis finir de localiser. Le vrai temps pour débrancher est assez bref. Sur des périodes de dix jours, ce n’est pas de tout repos.

Il y a des semaines où les conditions météorologiques sont difficiles, la neige, le verglas, etc. Au retour, on n’est pas beaux à voir.

Etre capable de s’arrêter tout net

Le principal de mon travail consiste à m’arrêter. C’est très prosaïque, mais le plus difficile dans la vie n’est pas d’avancer mais de s’arrêter. C’est la même chose en voiture. S’arrêter, interrompre le flux hypnotique du paysage qui défile, requiert de se faire un peu violence. J’ai parfaitement acquis cette discipline de m’arrêter, autant de fois que nécessaire. Répéter 50 fois, 100 fois cette action, qui n’en est pas une puisque s’arrêter c’est justement appuyer sur la touche « stop », demande beaucoup d’effort et de concentration. D’une certaine façon c’est comme si je regardais un film et qu’à chaque action, chaque plan intéressant, je l’arrêtais. Tout devient saccadé, comme en pointillé, ça n’est pas naturel du tout.

Est-ce travail de l’A.R.N. change ton regard sur le territoire français ?

E.T. : Oui et non. D’un coté je découvre et apprends énormément de choses mais de l’autre, tous ces éléments nouveaux confirment plutôt la vision que j’avais du territoire français. La différence est que l’image que j’observe et que je restitue est maintenant beaucoup plus précise, plus argumentée. De la basse résolution, je suis en quelque sorte passé à la haute résolution. En définitive, dans ce long travail, ce n’est pas tant mon regard qui a évolué mais la façon de montrer ce que je voudrais rendre visible. Ma réflexion porte plus sur le comment montrer que le comment voir.

Frontière – Région Naturelle Outre-Forêt
Région Naturelle Outre-Forêt

Synthétiser les régions

J’aime bien associer par exemple les calissons d’Aix, le nougat de Montélimar, ou les bêtises de Cambrai à leur région naturelle. Partir à la recherche du produit le plus authentiquement représentatif.

Récemment j’étais à Commercy, la ville d’où vient la madeleine. La madeleine évidemment, à travers Proust, c’est la chose qui est censée être la plus évocatrice des lieux. Il n’y a pas d’objet dans l’imaginaire collectif qui pourrait être plus représentatif de cette ville. J’ai envie d’aller voir les autorités locales pour leur demander pourquoi ils l’ont laissée disparaître sans rien dire. Ça me paraît absurde.

Récemment j’étais dans l’Armagnac et j’ai découvert les cuves de conservation de l’Armagnac qui ont été abandonnées dans les années 80, parce qu’une nouvelle génération de cuve a été mise au point. Les anciennes sont un peu dissimulées mais ce sont de très beaux bâtiments. C’est excitant de trouver un truc que je n’aurais pas soupçonné, comme ces cuves de distillation de l’Armagnac qui ont une personnalité architecturale très forte. Si on m’avait parlé il y’a deux ans des cuves de distillation d’Armagnac, j’aurais certainement trouvé ça ennuyeux. Mais aujourd’hui, dans le champ de l’ensemble de l’A.R.N., bizarrement ça devient sexy, tout devient exotique.

Un inventaire surréaliste

Parfois c’est tellement précis, quand tu fais voisiner une station service avec une caserne de pompiers, avec une cuve de distillation… ça devient un inventaire surréaliste, on est forcément intrigué par l’accumulation de ces objets lointains ou exotiques. Cette collection a pour fonction de mettre en évidence des constructions qu’on connaît tous mais qui, tant qu’elles ne sont pas organisées, nous paraissent inintéressantes.

Cet entretien avec Éric Tabuchi et Nelly Monnier le vendredi 23 février 2018 à Blois (dans les locaux de l’ENP – INSA École de la nature et du paysage) a été réalisé par Sandra Émonet, Manon Debarre et Nicolas Thomas.


Quelques liens pour en savoir plus :