Du 23 Avr au 27 Août 2017

Vernissage : 22 Avr @ 16h00

L’ÉTERNITÉ PAR LES ASTRES

Catégorie :

45 Loiret

Un commissariat de Léa Bismuth.

Adresse :

234 rue des Ponts 45200 - Amilly

Plus d'infos

Fichiers liés :

Exposition GALERIE HAUTE

 

Artistes : Juliette Agnel, Charlotte Charbonnel, Guy Debord, Rebecca Digne, Louise Hervé et Chloé Maillet, Marie-Luce Nadal, Mel O’Callaghan, Edouard Wolton, Jérôme Zonder.

Première commissaire invitée dans le cadre du projet de plateforme de création porté par les Tanneries, Léa Bismuth présente les œuvres de 10 artistes nés entre 1973 et 1986 et celle de Guy Debord (1931-1994). Sensible à la proximité du ciel visible de la verrière du centre d’art, elle concrétise un projet d’exposition intitulé L’Éternité par les astres, librement adapté de la pensée d’Auguste Blanqui (1805-1881). L’architecture contrastée de l’étage lui inspire également un principe scénographique scandé par le jour et la nuit, la lumière et l’obscurité se distribuant de façon toute différente dans la verrière et la Galerie haute.

Le titre de l’exposition est emprunté à l’ouvrage d’astronomie que ce théoricien de la Commune de Paris écrivit en prison, un lieu qu’il connaît bien pour, de détention en détention, y avoir passé plus de trente années de sa vie. Le ciel étoilé qu’il peut entrevoir de sa lucarne lui inspire une méditation sur le caractère mécanique des lois qui régissent l’univers et nos destinées humaines, mais également sur leur combinaison infinie. Dans cet écrit, ce révolté par les injustices sociales qui divisent la société française du 19e siècle partage l’intime conviction qu’il devient nécessaire de raccorder « le monde tel qu’il est et le monde tel qu’il pourrait être appelé à devenir » (1). L’âpreté du combat social ne doit pas faire oublier l’utopie d’un bien commun inaliénable.

Ce manifeste conduit à son tour Léa Bismuth à sonder les utopies qui travaillent une création artistique en quête de déploiement d’un sens. Les artistes qu’elle invite s’émancipent à leur façon d’une vision fataliste et généraliste du monde en lui opposant des lectures singulières, fines et intensives, attentives et ouvertes. En privilégiant les médias de capture et de restitution du réel que sont la photographie et l’enregistrement sonore ou vidéo, Léa Bismuth sollicite des artistes qui sondent, fouillent et révèlent la matière du monde. Leur démarche est motivée par un affranchissement des perceptions imposées, un désir de partage des expériences et des savoirs. À l’image de l’écrit de Blanqui, leur oeuvre peut être interprétée comme « une réponse physique, une aspiration à autre chose, à d’autres possibles » (2).

La construction de ce projet se déploie sur un principe d’écriture collective entre Léa Bismuth et les artistes qu’elle convie (ces derniers produisant des œuvres pour l’occasion, avec l’appui du centre d’art). Cette exposition participe également d’une réflexion que porte le centre d’art sur les multiples possibilités de mises en récits de la création contemporaine. À travers un principe d’invitations et de résidences, de rencontres et de conversa- tions avec les publics, le souhait d’en encourager l’émergence innerve tout son propos. Placée sous le signe de l’utopie, et sur la nécessité de reconsidérer la construction d’un sens commun porté par de multiples voix, L’Éternité par les astres incarne singulièrement le projet artistique des Tanneries. Elle apparaît comme un appel à évaluer le pouvoir de trans- formation de nos actes, de nos choix, de la capacité de chacun d’entre nous à s’émanciper, à rendre des situations possibles.

(1) Philippe Hurteau, « Auguste Blanqui : morale et inachèvement ». (2) Léa Bismuth, note d’intention de l’exposition, p. 4

Marie-Luce Nadal, Faire pleurer les nuages, 2015. Performance filmée.

NOTE D’INTENTION

« Seul le chapitre des bifurcations reste ouvert sur l’espérance.

N’oublions pas que tout ce qu’on aurait pu être ici-bas, on l’est quelque part ailleurs »

Auguste Blanqui

Nous sommes en 2017. 146 années nous séparent de 1871, date à laquelle Auguste Blanqui (1805-1881) écrivit L’Éternité par les astres, au Fort du Taureau, dans la baie de Morlaix, où il était enfermé « dans la solitude d’une prison entourée par les eaux qu’il ne lui est pas même permis de voir » (1). Blanqui, cet « insurgé permanent », passa plus de trente années de sa vie en prison, pour le tumulte de son action et de ses écrits politiques (qualifiés de révolutionnaires, ils le sont, dans la seule mesure où ils sont un appel au soulèvement du peuple à qui il serait encore permis de désirer quelque chose). Il fut notamment l’un des théoriciens de la Commune de Paris, insurrection à laquelle, encore emprisonné et mis à l’écart, il ne participa pas.

Alors, en 1871, que fait-il ? Il décrit la carte du ciel et esquisse une cosmogonie. Il s’empare de l’ouverture qui est encore à sa mesure d’être humain, infiniment petit, face à l’immensité de l’univers, et qu’il peut apercevoir derrière la lucarne de son cachot. Et qu’écrit-il ? En un texte qui prend l’apparence d’un traité scientifique : un hymne à la nature changeante, au bouleversement des systèmes stellaires, à l’astronomie nouvelle, à la cosmicité des possibles, à l’éternité des mouvements nécessaires.

Aujourd’hui, en France, alors que les élections présidentielles se préparent, beaucoup de lycées portent le nom d’Auguste Blanqui. Mais peu d’entre nous se souviennent qui il est, le sens de sa vie, l’énergie qui le poussait. Nous avons oublié que l’appel des astres est aussi une manière de vivre, ancrée dans une réalité, ici et maintenant, dans les faires artisans tout autant que dans les gestes artistiques : Blanqui nous apprend que ces pratiques sont une seule et même chose, et qu’il nous reviendrait d’en prendre acte, et de ne pas tarder. Ainsi, si Rebecca Digne filme les gestes d’un charpentier traçant des lignes à la craie sur le sol, c’est pour mieux élever la carte étoilée et en faire une charpente, c’est-à-dire un abri. Tous les gestes sont utiles, présents et éternels à la fois. Ils font de nous ce que nous sommes. On retrouvera cette confusion des règnes lorsque Juliette Agnel filme en camera obscura numérique la destruction du chantier des Halles, tout en photographiant un ciel d’été dans le désert espagnol.

Il s’agirait d’ouvrir la brèche d’une méta- physique qui s’enracinerait dans le sol, car la contemplation du ciel étoilé, loin d’être une simple distraction, est aussi un regard reporté vers le bas, propre à l’observation des villes, des champs, des océans et de ceux qui les habitent, c’est-à-dire, nous. Politique, écologique, artistique se rejoignent en une réflexion consciente des enjeux urgents d’une résistance. C’est ainsi que Mel O’Callaghan met en scène un homme qui résiste de tout son corps — de son simple corps — à la force incommensurable d’une lance d’incendie dirigée violemment contre lui par des pompiers cuirassés. De même, lorsque Jérôme Zonder fait le portrait de Blanqui, c’est avec sa main, ses propres empreintes, qu’il le fait. Ou encore, Marie-Luce Nadal, cultivant l’éternité, en un éloge du « Vin des Grâces » dont le fruit est récolté à hauteur d’homme, avant de devenir breuvage. Le corps, comme puissance d’agir incarnée, est un combat endurant et répété.

Guy Debord
In girum imus nocte et consumir igni, 1978
© D.R.

Guy Debord, dans son film In girum imus nocte et consumimur igni, fait écho à la mélancolie du texte de Blanqui, qui, comme lui, tourne dans la nuit et est consumé par le feu : Blanqui constate en effet, à la fin de son texte sublime et inspiré, une absence de « progrès », et pressent la puissance d’un éternel retour des forces en présence. Il incite donc à ne pouvoir en rester là, et nous invite à prolonger l’écriture des bifurcations, en refusant les lignes droites : c’est pourquoi le son des étoiles de Charlotte Charbonnel ou le reflet des constellations dans les miroirs d’Edouard Wolton nous rappellent qu’il faut poursuivre, en le réactivant, le geste de lever les yeux. Et si les Spectacles sans objet de Louise Hervé et Chloé Maillet font revivre Saint-Simoniens et fêtes révolutionnaires, c’est aussi pour relire l’Histoire afin d’en faire usage, avec les moyens mis à note disposition ; c’est-à- dire en posant une question : une communauté des êtres est-elle encore possible ? Cette exposition sera une tentative de réponse, ouverte, comme il se doit.

Léa Bismuth

(1) – Jacques Rancière, préface à la réédition de L’Éternité par les astres, Les Impressions Nouvelles, 2012, page 7

L’AMITIÉ

Constellation de citations choisies par Léa Bismuth

L’exposition sera accompagnée d’un dispositif de citations visant à contextualiser la pensée d’Auguste Blanqui dans le champ de la philosophie politique considérée comme prise de parole existentielle sur les enjeux du monde dans lequel nous pensons des chemins de traverse, inventons des formes, des amitiés, et agissons. Nous y retrouverons des textes de Giorgio Agamben, Walter Benjamin, Guy Debord, Jacques Derrida, du Comité Invisible, Pier Paolo Pasolini, Jacques Rancière, Jean- Luc Nancy… LB