1 juin 2014

Qu’est-ce qu’un(e) artiste ?

Qu’est-ce qu’un(e) artiste ?

Dans le domaine des Arts Plastiques la logique voudrait qu’aucun artiste ne soit identique. Le corps disciplinaire « Arts Plastiques » accueille des élaborations et des constructions originales se rapportant à des comportements hyper-individuels — l’artiste est le fer de lance de l’hyper-individualisme comme le suggère Gilles Lipovestsky. Chaque artiste développe « un point de vue singulier » et instruit un devenir fort différent de ses collègues. En conséquence, il apparaît impossible de définir ce qu’est un artiste, excepté sous l’angle d’une occurrence, d’une œuvre en particulier. Mon investigation devrait donc s’arrêter là…

Il reste que la singularité et l’originalité des artistes tient avant tout aux contenus de leurs œuvres. Au-delà de ces contenus, l’artiste correspond à des critères d’existence propre à sa fonction sociale. En premier lieu, penchons-nous sur le statut administratif de l’artiste afin de savoir à quelle place il se trouve dans notre société civile.

Les deux principaux aspects sont les suivants : soit l’artiste a une activité, soit il possède un métier.

Pour la majorité des gens, comme pour la Loi, l’artiste (français(e)) acquiert un certain nombre de compétences qu’il/elle met à profit dans le cadre « artiste possédant un métier ». En raison de ce cadre, un ensemble administratif, institutionnel ou associatif lui permet d’exposer ses savoir-faire comme de s’alimenter concrètement, donc de gagner de l’argent et de participer activement aux constructions économiques et sociales d’une société. La sécurité sociale (la maison des artistes), les lieux de ressources (CNAP, FRAAP, AAAR.FR, etc.), le professorat (manger/enseigner), les lieux d’exposition (exposer/produire), les galeries privées (exposer/vendre), les musées (exposer/produire/vendre), les résidences, les bourses, les 1% artistiques (en France), etc. sont ces structures qui désignent et motivent une économie spécifique. Il n’y a aucun doute à avoir, l’ensemble de ces services montre bel et bien qu’il existe des artistes qui investissent, produisent et s’exposent en France et dans le monde entier.

Au même titre que toutes les structures qui parviennent à vivre du travail des artistes, il apparait pourtant que la majorité des artistes ne vivent pas de leur travail ; non seulement ils ne vivent pas de leur travail mais ils ont également beaucoup de mal à justifier le fait qu’ils possèdent « un métier », ils ne sont ni intermittents, ni plombier Polonais… Dans le cas contraire, il n’y aurait aucune ambiguïté, nous pourrions ainsi affirmer haut et fort que l’artiste acquiert un diplôme et des compétences lui permettant d’accéder au « métier d’artiste », ce même métier étant accueilli par l’ensemble de la communauté lui reconnaissant des droits et des compétences, donc un salaire comme tous les salariés actifs au sein du corps disciplinaire « Arts Plastiques ». Le problème réside dans le fait de reconnaître des droits et des compétences à l’artiste mais sans qu’il accède au monde merveilleux des salariés. En conséquence, la majorité des artistes ont une activité artistique qu’ils essaient de transformer en métier. Ce type de mutation s’opère dans des conditions spécifiques d’échanges entre l’artiste et la société civile, et notamment comptable (factures, honoraires, conventions…) ; bien entendu ceci a lieu en dehors des droits élémentaires d’un salarié, ceci instruit donc une psychologie particulière, du moins un état d’esprit et des actions propres aux artistes.

Donc, aux statuts du « métier » et de « l’activité » se joignent un état d’esprit et des actions spécifiques qui permettent aux artistes de continuer à produire, puisque qu’en règle générale l’objet d’une démarche artistique consiste à produire une œuvre. Posons-nous la question suivante : quelle est la nature de cet état d’esprit et de ces actions à la vue de ces deux statuts ?

On se doute que « dame culture » n’est pas identique pour le métier ou l’activité. Du point de vue de la production, et si nous désirons vivre de notre travail de plasticien(ne), il est nécessaire de s’engager dans les tuyaux (réseaux) d’une économie qui nous permettront d’instruire sa flore intestinale de produits destinés à la survie de l’espèce comme la production d’œuvres. Maintenant, commençons à distinguer le métier de l’activité de façon tranchée : toute l’économie d’un artiste détenant un métier oscille entre sa capacité à produire des œuvres originales (au sens numéraire du terme) et sa capacité à se vendre dans le cadre du marché de l’art — tel un entrepreneur ; alors que pour une activité artistique, il se trouve que toute l’économie s’équilibre entre la capacité à produire des œuvres originales (au sens historique du terme) et à survivre par le biais d’aides diverses et variées (tels que les métiers dits « alimentaires »).

Maintenant, dessinons deux extrêmes avec les figures de « l’artiste possédant un métier » et « l’artiste ayant une activité ».

La première figure se rapportant au métier est celle de l’auto-entrepreneur ou du chef d’entreprise. Actuellement, cette figure (anglo-américaine) prend toute la place en terme de visibilité, ceci pour des raisons d’investissements se rapportant à la production et en relation aux niveaux de vente du marché international. L’idée est bien entendu de vendre tout ce qui sort de « l’entreprise » au même titre que n’importe quelle entreprise ; l’image de marque (la signature de l’artiste) se doit d’occuper le territoire au même titre que n’importe quel produit en tête de gondole d’un supermarché.

La seconde figure se rapportant à l’activité est celle du chercheur, ici « l’activité d’artiste » se cantonne à produire des actes de création suivi d’actes de recherches, il s’agirait de produire des œuvres pour les historien(ne)s du futur et les étudiant(e)s en écoles d’art… Le chercheur est au mieux qualifié « d’artiste pour artistes » (puisque les entrepreneurs finissent par s’inspirer de leurs trouvailles), de marginal, ou encore de « moins que rien ».

En s’inspirant de sources plus prosaïques, nous pourrions dire que l’artiste entrepreneur est une figure du pouvoir temporel hétéro-normé : il est fort, paranoïaque, combatif, héritier, pingre, narcissique et égocentrique, séducteur et cynique, cocaïnomane, vote à droite bien que son art soit « de gauche », fréquentant les membres de la jet-set et les hauts fonctionnaires d’état, enfin, il est marié et paye de lourds impôts ; quant à l’artiste chercheur il illustre une figure du pouvoir spirituel désormais laïque et athée : il est fragile, « schizophrène », paresseux, pauvre, tout aussi narcissique et égocentrique que notre entrepreneur, inhibé et ironique, dépensier dès qu’il en a les moyens, alcoolique mondain, vote à gauche bien qu’il aimerait vendre « à droite », fréquente les marginaux et les conjoints d’élus locaux, enfin, il est définitivement célibataire et perpétuellement amoureux comme tous les « moins que rien ». Ces deux descriptions littéraires sont bien entendu forts caricaturales — plus nous entrons dans les détails, plus les cas se croisent et se combinent en des figures subtiles… Il reste que l’existence professionnelle d’un artiste oscille entre le métier d’entrepreneur et l’activité du chercheur.

Nous pourrions également évoquer un troisième point de vue. En relisant « Bouvard & Pécuchet » (Gustave Flaubert) il apparait que ces héros incarnent parfaitement la figure de l’artiste post-moderne accompli. L’artiste post-moderne est pluri-displinaire, il mixe différentes disciplines entre elles (vidéo-macramé ou sculpture-gambas), ou bien il investi des territoires inconnus (une agence pour l’emploi, un stade de foot, etc.). Plus son domaine de recherche se concentre sur une activité ou un secteur d’activité, plus l’artiste s’éloigne de l’esprit d’un Bouvart & Pécuchet et des « recherches qui ne mènent nulle part ». Les recherches d’un artiste post-moderne sont bien évidemment peu rentables, d’ailleurs, et à l’image des échecs de nos deux héros, les expériences d’un artiste post-moderne accompli ont plus avoir avec la dilapidation et le gaspillage qu’avec la conservation et l’évaluation financière d’un objet. L’attitude radicale de l’artiste post-moderne pose une question profonde, car « ces activités qui ne mènent nulle part » s’excluent de la spécialisation, donc du métier.

Pour encore ouvrir et compléter la question « qu’est-ce qu’un(e) artiste ? » tentons une comparaison amusante entre la figure de l’artiste et celle du pouvoir. Je m’inspire ici d’une thèse de Georges Dumézil concernant les structures en triade des civilisations indo-européennes. Il constate à travers l’analyse de textes que les formes de pouvoir se concentrent sur des individus détenants des pouvoirs de décision, d’organisation administrative et économique tels que le guerrier, le prêtre, et ou le marchand/agriculteur. Ces trois figures originelles incarnent les hiérarchies tribales, impériales, aristocratiques et aujourd’hui bourgeoises et politiques, elles désignent des civilisations, des cultures et des patrimoines (le guerrier) ; elles pointent également l’inconnu, le sacré, le spirituel ou les valeurs morales entretenu par le sorcier, le pasteur ou curé, et désormais le fonctionnaire de police ou encore le psychanalyste (le prêtre) ; enfin, elles articulent des combinaisons économiques et sociales, telle une production de biens et de services assignée à des échanges marchands et une comptabilité — de l’esclave à l’ouvrier, de la mère de famille à la femme active, de l’agriculteur à l’épicier (marchand/agriculteur).

Suite à cette liste, imaginons les trois figures originelles de l’artiste. Le clown, le martyre et la prostituée me sont apparus comme les acteurs les plus légitimes — en tant qu’individus relevant du travestissement. En comparaison avec les apports de Dumézil, ces dernières figures incarnent des fonctions en marge de la société (est-ce la raison pour laquelle l’artiste a une activité plutôt qu’un métier ?) ; chacune d’elle est le pendant caricatural du guerrier, du prêtre ou du producteur (agriculteur/marchand).

En conséquence, le clown, le bouffon ou encore le fou est la caricature comme l’antithèse de Monsieur Loyal ou encore du Prince, le clown est la figure tragi-comique, gauche, maladroite et torve du meneur, du guerrier, du prince ou du roi.

Le martyre correspond à la figure du prêtre en devenir, sur lequel l’institution religieuse s’appuie pour instruire ses dogmes, et à l’occasion, écrire des mythes et créer des rituels — par exemple avec le chemin de croix à l’aide duquel nous rejouons la vie du martyre Jésus-Christ.

Enfin, la prostituée échange « ses biens et ses services » au même titre que le marchand ou l’agriculteur, bien que l’échange soit déréglé, puisqu’elle est productrice d’un tout autre type de « bien » ; elle fournit de la jouissance qui n’est pas conditionnée par la reproduction et la survie de l’espèce.

Le martyre, le clown et la prostituée ont chacun une place bien définie : le martyre est dans une fosse au lion, sur une croix ou sur un bucher ; le clown est au pieds de l’homme de loi ou du roi ; et la prostituée est sur son trottoir ou au comptoir — pas de figures négatives qui ne tiennent sans une scène et sans un spectacle, au même titre que les acteurs (l’homme politique et la tribune, l’héritier et le domaine ; le juge et la salle d’audience ; le policier et la prison, le prêtre et l’autel, le psychanalyste et le cabinet ; l’épicier et sa boutique, l’agriculteur et ses terres, l’ouvrier et l’usine, la femme active et la cuisine aménagée, …).

Les artistes incarnent donc des figures négatives du pouvoir. Cependant, ils ne font qu’emprunter les caractères du fou, du martyre et de la prostituée. Ils ne sont pas dupes du rôle négatif qu’ils incarnent, ils en sont simplement les acteurs, ce qui pourrait être aussi le cas pour nos guerriers, prêtres ou producteurs — car les femmes et les hommes normalement constitués incarnent les rôles pour lesquels on les paie, s’ils extrapolent et vont au-delà de ce pourquoi ils sont payés, on doute de leur santé mentale. Et c’est bien toute la liberté de l’artiste puisqu’il n’est pas « salarié de son rôle », en d’autres termes, il n’est pas tenu de jouer correctement les notes d’une partition imposée.

Sammy Engramer,
juin 2014.