4 juin 2021

PORTRAIT D’ARTISTE / AI KITAHARA

Originaire du Japon, Ai Kitahara est imprégnée de son observation des processus de déconstruction et reconstruction des bâtiments. Elle détourne les outils et vocabulaires du géomètre, du géographe et de l’architecte afin d’interroger les enjeux liés aux frontières et au déplacement. L’architecture, les phénomènes naturels, les relations à l’habitat sont au cœur de son travail artistique.

Ses premières œuvres faisaient référence à des histoires collectives, à des contes et nous incitaient à des voyages. L’artiste met en évidence les éléments universels entre le Japon et l’occident. Au fur et à mesure, le récit n’est plus essentiel dans ses œuvres ; celles-ci apparaissent plus minimales. Les plans de territoire deviennent ses matrices qu’elle transforme en volume, perturbant les échelles de représentation. Ses œuvres sont parfois praticables et font appel à des transformations géographiques et au passage entre intérieur et extérieur.

Ai Kitahara joue sur les notions de pesanteur et d’apesanteur et ses œuvres convoquent une ambiguïté entre les espaces. Ses sculptures font écho à des maquettes de maisons, parfois en lévitation. Les bâtiments présentent des formes, suggérant des secousses, des catastrophes naturelles. Habitat et mouvement de terrain s’interpénètrent dans ses œuvres telle que Eruption, superposition de découpes de formes du département de son lieu de naissance qui créé une architecture rappelant une possible éruption.

Éruption, 2019, balsa, système lévitation, 38,5 x 49 x 66 cm, ©ADAGP

Ville aérienne, qui a l’apparence d’une maquette, associe la confluence de la Loire et du Cher et les quartiers de la ville de Yokohama, ville de son enfance. Ses sculptures incarnent un potentiel mouvement aérien et font écho aux problématiques architecturales des pays sujets aux tremblements de terre, aux séismes et autres soulèvements de terrains.

Ville aérienne, 2018-2020, Bois, 53,5 x 38,2 x 7 cm, ©ADAGP

L’artiste plasticienne travaille à partir des limites de tout type de territoires. Elle effectue des déplacements en fusionnant des formes des limites de son pays d’origine et celles du pays où elle vit désormais. Les régions sont déplacées et les frontières bouleversées dans ses œuvres, certaines engageant un mouvement.

Elle crée des déterritorialisations au sein de ses sculptures et installations. Ses Moving territory board, une carte de géographie appliquée à un skate-board, incarnent la possibilité de se déplacer tout en restant sur place. Ses œuvres expriment l’ambiguïté d’une situation entre déplacement et enfermement.

Moving territory board, (série de trois) 2009, Bois, peinture, roues, 9 x 80.5 x 32, cm, ©ADAGP

Cet entre-deux se joue également dans son œuvre Stronghold – Kaminakaya, dans laquelle les visiteurs peuvent circuler à travers des barreaux transparents. Au Vent des forêts en Meuse, son œuvre issue de la découpe de la forme de la carte de France érigée apparait comme une colonne, un tronc orange, un nouvel arbre dans ce milieu forestier.

7.5 mètres carrées de frontière, festival « Vent des forêts » – dans la forêt en Meuse, 2004, fer, 280 x 81 x 82 cm, ©ADAGP

Ai Kitahara conduit les visiteurs à être à la fois ici physiquement et ailleurs mentalement. Elle transcrit en relief des lignes de frontière pour suggérer des passages entre des territoires, interrogeant ce qu’imposent ces limites, elles-mêmes en transformation selon les événements historiques et les relations entre les pays.

Onze mètres carrés de frontière franco-belge, 2007, Fibre de verre, résine, 80 x 360 x 300 cm, ©ADAGP

Sa série Démolir-reconstruire est le fruit de dialogues avec l’architecture d’un espace dans laquelle est amenée à exposer. À partir d’éléments architecturaux d’une maquette du bâtiment, elle compose une sculpture qui propose une autre vision de l’espace. L’artiste s’approprie les outils de représentation(s) pour mettre en évidence nos manières d’agencer nos lieux de vie.

Démolir – reconstruire II, Tokyo, 2009, ©ADAGP

Ses dessins, d’abord réalisés avec le logiciel 3d, constituent une amorce de ses projets et lui permettent de développer également des jeux de couleurs. Désormais à l’aquarelle, ils peuvent aussi être indépendants du projet et amener d’autres possibles.

Apesanteur, 2019, grès, émail, dimension variable, ©ADAGP

Les termes des enjeux de ses sculptures et installations se lisent dans ses Alphatectures. En entrant dans les murs ou en étant au sol, les sculptures de lettres composent un mot dont l’emplacement a un lien avec sa signification.

Ses œuvres nous incitent à nous déplacer pour les lire. Les mots apparaissent et disparaissent impliquant plusieurs sens et lectures possibles. Leur intégration dans l’architecture renvoie aux relations entre intérieur et extérieur ainsi qu’à la traversée des frontières. Entre les murs, ces lettres symbolisent les passages d’un lieu à un autre. Les œuvres d’Ai Kitahara peuvent être également à la fois sculpture et mobilier tout comme Seuil-fauteuil, un mobilier au format d’une porte qui invite à s’assoir lorsque celle-ci est fermée et Sur le rempart-Banc de corrélation, œuvre dans l’espace public à Sarlat.

Sur le rempart – Banc de corrélation, 2008, Bois, peinture polyester, 58 x 368 x 370 cm, ©ADAGP

Les portes et les ouvertures tout comme les limites apparaissent dans ses sculptures et installations. Intervenant in situ, l’artiste crée des œuvres qui impliquent un mouvement, un geste de la part du visiteur, comme Poignée, un objet sculpture, insolite.

Poignée I, 2009, Installation in situ, poignée de la porte en fer chromé, moteur, ©ADAGP

Une foule, réalisée à partir d’un module répété, présente des ouvertures labyrinthiques et suscite la participation du spectateur. Cette œuvre s’adapte aux espaces et voyage de lieu en lieu pour être recomposée. Récemment, Ai Kitahara travaille sur un projet d’œuvre qui matérialise la frontière transparente du Loir et Cher, qui devient espace. Cette œuvre a pour vocation de voyager du Havre jusqu’au centre d’art Les Tanneries à Amilly.

Dessin « Frontière transparente » version Le Rhône La Saône, 2016, Impression numérique sur papier, 29,5×42 cm, ©ADAGP

Ainsi, cette artiste met ainsi en évidence les limites qu’elles soient physiques, architecturales ou invisibles et psychologiques. Ses sculptures et installations nous conduisent à dépasser la notion de limites entre les territoires et à aborder autrement les espaces et l’enfermement qu’on s’impose par nos choix de construction et d’aménagement urbain. Elles interrogent nos déplacements et l’influence de l’espace architectural sur nos comportements.

Pauline Lisowski