26 mai 2014

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I can see you _ Sur la mouvance performative invisible, Nataliya Petkova

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Nataliya Petkova
Résidence de recherche dans le cadre du programme Géographies Variables (échanges France – Québec), à Labomédia (Orléans), du 15 novembre au 15 décembre 2013.

I can see you
Sur la mouvance performative invisible

Dans l’acte performatif, comme dans la physique quantique, la présence d’un observateur est prise en considération par celui qui pose le geste. Par ce fait l’acte s’adresse à ce qui est extérieur au corps performant, même si c’est ce même corps qui le subit intimement et le véhicule. À la différence de la physique quantique, aucun lien inaltérable n’existe entre le corps observant et le corps performant. Quoique le comportement de chacune des parties soit fortement influencé par la présence de l’autre, elles ne partagent, à priori, aucun vécu profondément relationnel. Une des raisons principales est que l’observateur, le public, agit en tant que consommateur de la proposition de celui ou celle qui pose l’acte performatif. Même si un échange a lieu, celui-ci est régi par l’intention préalable de celui/celle qui performe, et par le message ou l’expérience qu’il/elle veut transmettre. C’est un canal de communication souvent unidirectionnel, dont le résultat est majoritairement prévisible dans sa structure – la performance débute, envoie un message, interagit éventuellement avec le public, et s’achève. Le protocole spatio-temporel est accompli. Mais même le protocole le plus strict engendre une expérience à l’intérieur du corps qui l’exécute. Eadem Mutata Resurgo [«Je renais identique, pourtant changé », Jakob BERNOULLI (1654-1705), mathématicien suisse. C’est aussi le slogan du Collège de ‘Pataphysique.].

Au-delà des grandes formes visibles du monde qui nous entoure, vers leur intérieur, un microcosme s’agite. Des phénomènes fort intrigants y sont percevables, notamment celui de l’intrication quantique [VOS, Anton, Les photons dans tous leurs états, Campus 64, Université de Genève, Genève, 2003. → http://www.unige.ch/presse/campus/pdf/c64/rphysique.pdf]. Cet état quantique relie intrinsèquement deux objets, en produisant des corrélations qui se rapportent seulement au lien créé, et à aucun des deux objets séparément (1+1 = 3). Dans ce sens, engendrer équivaut à se rencontrer. Cette rencontre n’est pas la somme des caractéristiques des deux corps, mais une nouvelle configuration où la seule prise de conscience de la présence d’un autre corps crée un état commun et inébranlable – une identité autre et excessive, au-delà des identités l’ayant générée [COMBES, Muriel, Simondon. Individu et collectivité. Pour une philosophie du transindividuel, Presses Universitaires de France, 1999. « Dans ces expressions énigmatiques de « plus qu’unité » et de « plus qu’identité » se fait jour l’idée selon laquelle l’être est d’emblée et constitutivement puissance de mutation. En effet, la non-identité à soi de l’être n’est pas un simple passage d’une identité à l’autre par négation de celle qui précède. Mais, parce que l’être contient du potentiel, parce que tout ce qui est existe avec une réserve de devenir, la non-identité à soi de l’être doit se dire plus qu’identité. En ce sens, l’être est comme en excès sur lui-même. » (page 5)]. Aucune hiérarchie, aucune intention préalable n’est valable – uniquement le moment éphémère de croisement.

Cette même réflexion peut, probablement, s’appliquer au couple dichotomique organique/inorganique. Manuel De Landa le perçoit comme deux comportements distincts d’un seul flux d’énergie [DE LANDA, Manuel, A Thousand Years of Nonlinear History, Éditions Swerve, MIT Press, New York, 2000.]. D’un côté, l’inorganique provient de la force brute de l’énergie vitale, transportant des potentiels infinis et s’agençant à travers une échelle temporelle gigantesque. De l’autre côté, l’organique n’apparaît que sous forme de coagulations éphémères de l’énergie brute. Son mode transformatoire et sa durée lui sont bien propres et ne constituent qu’une partie minuscule du cycle inorganique. L’organique est une rencontre, une identité excessive. Cette rencontre porte le nom de syzygy [HUGILL, Andrew, ‘Pataphysics, a useless guide, MIT Press, Cambridge, 2012.] – notion introduite par Épicure. D’après le philosophe, l’univers est constitué d’atomes en chute continuelle d’une hauteur absolue vers une profondeur absolue. Durant leur chute, les atomes, pour une raison ignorée, effectuent un minuscule écart de trajectoire (clinamen) et, en conséquence, se heurtent à d’autres atomes. Ce choc engendre la matière, ainsi que la liberté humaine, d’après Épicure.
Dans le cadre d’une résidence de recherche et création à Labomédia (Orléans), ces idées ont marqué, pour mon travail, l’engendrement d’une réflexion continue. En puisant dans la ‘pataphysique – science des solutions imaginaires [HUGILL, Andrew, ‘Pataphysics, a useless guide, MIT Press, Cambridge, 2012.] -, et dans certaines propositions avancées par Marcel Duchamp – notamment, sa vision de la science [MOLDERINGS, Herbert, L’art comme expérience. Les 3 Stoppages étalon de Marcel Duchamp, Éditions de la
Maison des sciences de l’homme, Paris, 2007 « Dans l’univers de la pensée duchampienne où la science n’est ni modèle explicatif du monde, ni ersatz de religion, où il n’y a ni certitudes absolues, ni vérités, le seul point d’ancrage est l’individu ».], j’ai pu établir une série d’interventions performatives dans l’espace urbain. Ces interventions visaient à introduire le corps physique dans le corps urbain et de fabriquer la lecture perceptible de cette rencontre. Par le biais de mesures relatives, inventées, instables, le contact des surfaces serait amplifié en prenant comme mesure les percepts subjectifs de l’individu – vue, odeur, ouïe, toucher, goût -, pour en fabriquer des œuvres performatives tangibles. Mais puisque le seul point d’ancrage est la relativité de l’individu – cette coagulation organique qui, à l’intérieur de soi, est en éternelle mitose [Du grec mitos qui signifie « le filament », la mitose désigne les événements chromosomiques de la division cellulaire.], en constante boucle de rencontres (structures cellulaires, sanguines, etc.), en perpétuelle agitation -, l’extériorisation de l’œuvre ne me semblait plus nécessaire. Traverser des milliers de kilomètres, un océan et des territoires, pour replier le corps sur lui-même et le lancer dans une mouvance à échelle microscopique, où il produit des identités excessives intangibles, tandis que sa coquille visible reste quasi-fixe. Errance territoriale dans les paysages intérieurs dynamiques, où le corps performatif observe, se fait observer, produit et subit des rencontres. Le corps est donc divisé, multiplié, augmenté, perdu, ramené à la taille de chaque cellule. La performance prend place quand l’expérience devient monocellulaire, et donc quand le tout est imbriqué dans une nouvelle unité expérimentale.

Performer vers l’intérieur équivaut à un acte monocellulaire, un acte monaire (à l’inverse de binaire). La base monaire, quoique sujet très peu connu et mal référencé par le moteur de recherche Google, a été abordée initialement par des amateurs en mathématiques [FUTURA Forums, 2007 → http://forums.futura-sciences.com/debats-scientifiques/118762-base-monaire.html]. Elle propose l’utilisation d’un seul chiffre (§), nommé chponk (un nom bien ‘pataphysique). Le chponk tout seul indique le chiffre zéro, tandis que deux chponks réfèrent au chiffre 1, etc. 0 + 0 = 1 Pour indiquer le chiffre 1, il faut la présence de deux éléments, une rencontre de deux potentiels.

L’équivalence produit des écarts, tout comme l’accent écarte une langue d’elle-même. Grégory Chatonsky [CHATONSKY, Grégory, Tra(ns)duction (La perception des informations), trouvé en ligne → http://chatonsky.net/files/pdf/transduction.pdf]

Ces écarts sont les rencontres de potentiels (les 0) qui, par le fait de se rencontrer, engendrent une unité nouvelle (le 1), devenant potentiel d’une prochaine rencontre à son tour. L’entité monocellulaire, celle qui est indivisible et porteuse d’écarts, porte aussi le nom de monade. La consistance de la monade est perceptions, c’est-à-dire qu’elle associe « la représentation de l’ordre de la coexistence d’une multitude infinie d’autres monades; mais aussi [de] l’appétit, c’est-à-dire, la tendance de se déplacer d’une représentation à une autre. » [LEIBNIZ, Gottfried Wilhelm, The Monadology, Oxford University Press, 1714, trouvé en ligne → https://ia600204.us.archive.org/12/items/monadologyotherp00gott/monadologyotherp00gott.pdf]. Ces atomes de substance primaire engendrent toute rencontre, et donc tout corps.

Une résidence de recherche et de création est non seulement un moment privilégié de réflexion mais aussi un détachement spatio-temporel de l’environnement quotidien. Dans le cas de ma résidence à Labomédia (Orléans), j’étais effectivement déplacée géographiquement et socialement, mais – ce qui s’est avéré plus intéressant pour ma recherche -, mon identité virtuelle, quoique restée immobile, s’est vue divisée et amplifiée. Ma vie « ordinaire » ne se passait que dans l’espace virtuel, pendant qu’un autre quotidien s’est mis à apparaître. Le corps produisant et le corps observant ont changé de contenant, tandis que les sentiments de vie et de survie se balançaient entre le vécu physique et le vécu virtuel, dans une résonance temporelle mutuelle [COUCHOT, Edmond, Des images, du temps et des machines, Éditions Jacqueline Chambon-Actes Sud, Paris, 2007]. Cette prise de conscience m’a amenée à un choix simple au sujet de ma production artistique dans le cadre de la résidence : me joindre à la réalité physique et géographique de mon lieu de résidence en concentrant mon travail sur l’expérience corporelle de l’acte performatif ou y résister en déplaçant tout mon travail vers la mise en place d’un vécu performatif virtuel. Le virtuel a pris le dessus. En conséquence, produire à Orléans ou ailleurs ne fait plus aucune différence, puisque les expériences naissent et se dissipent dans un espace constamment présent dans sa totalité.

Dans cette prise de position pragmatique, et un peu ‘pataphysique (puisqu’elle propose des solutions complètement imaginaires), la question de l’expérience purement sensorielle a émergé de deux manières. Tout d’abord, comment produire une inscription protocolaire individuelle, et de là, comment percevoir l’acte performatif et son retour ? Dans un contexte virtuel, à quel niveau le corps physique produit et subit ? En excluant d’emblée l’interaction, de quelle manière est-ce possible de générer une rencontre. Rencontre entendue comme une coagulation d’énergies brutes (corporelles et informatiques), se manifestant tel un organisme indépendant, à l’instar d’un état expérimental, qui ne serait ni traduit, ni « mâché » dans une forme humainement compréhensible (texte, image, son, vidéo, interaction, etc.). Quel est ce lien qui pourrait produire un acte performatif ciblant l’intérieur du corps machinique et humain, où l’observateur et le performeur porteraient la même identité flottante ? Une des pistes de recherche possible a été de traquer le moment charnière précis, mais extrêmement court, où l’exploration devient mémoire, et où la découverte devient savoir. Ce moment est à la fois la rencontre de deux entités et l’identification commune que chacune construit face à l’autre, entre l’expérience individuelle et l’expérience collective. Le vécu devient partagé à partir d’un certain point précis qui est le chponk entre deux états précis. En tant que chponk solitaire, il contient le potentiel infini des devenirs. L’entre-deux-états s’est détaché de ce qui le précède, mais reste suspendu, et son devenir est immensément modulable.

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Avec l’œuvre I can see you, d’abord présentée sous forme d’installation à la fin de ma résidence à Orléans (2013), et ensuite performée lors de la soirée I / ∞ – III PERFORMEUSES à Québec (2014), je me suis posé la question de cette rencontre possible. En tant qu’installation, l’œuvre prenait simplement la forme d’un écran d’ordinateur éteint. Par la présence à proximité d’un corps humain, cet écran se rallumait. Il s’employait alors à signifier par une interface textuelle au spectateur qu’il l’avait vu, et donc qu’une rencontre avait eu lieu. L’écran s’éteignait de nouveau pour rester dans cet état mutique qu’il ne quittait que pour tenter de convaincre le spectateur de rester, si celui-ci s’éloignait finalement. Le vide noir de l’écran entre deux phrases programmées, c’est le chponk, le potentiel créatif – les corps physiques et machiniques attendent, suspendus. C’est le ping et le pong entre deux machines qui ouvrent le canal de communication alors que chacun reste penché au-dessus de la non-existence d’un quelconque contenu, dans un état tiers de suspension des deux corps en présence. Dans le cas de l’installation, deux corps disparates se rencontrent et font un pont entre le physique et le virtuel. L’un devient l’exoskeleton de l’autre pour une destination précise.

En faisant le passage vers la performance, j’ai décidé de m’inclure dans le processus, en multipliant ainsi les points de rencontre des éléments critiques, et en renforçant les frontières entre le physique et le virtuel. Le dispositif de l’événement consistait en deux ordinateurs, l’un derrière l’autre, reliés par Skype dans un couloir étroit et sombre. Devant le premier ordinateur, moi-même, immobile, avec un micro collé au-dessous de mon nez, amplifiant le son de ma respiration, et un casque d’écoute. Le deuxième ordinateur, ouvert sur le vide sombre du couloir, d’où des corps pourraient surgir, traverser, s’installer, et donc sur le hasard des rencontres possibles. Je suis de dos, complètement immergée dans ce que la caméra et le microphone de l’ordinateur derrière moi me transmettent – non l’espace-temps derrière mon dos ni son image… Puisque je suis tellement isolée et que tout ce qui est perçu vient de la machine, la localisation de l’image se dissipe – elle n’est nulle part en particulier, et elle ouvre un canal de transmission avec un espace qui pourrait exister ou non. Pendant de longs moments, rien ne se produit sur l’écran et donc je suis suspendue. Est-ce, peut-être, une image fixe, produite par la chute du réseau Internet ? Je n’ai aucune garantie que la machine ne me dupe. Puis, des corps apparaissent, s’approchent, attendent. C’est l’écho de mon ping. Je leur signale que je les ai vus, et puis j’arrête d’écrire. Moments longs d’observation, d’attente. Est-ce que je performe ou je me fais performer ? L’expérience se situe dans ce temps de suspension avant que les décisions soient prises, avant que le corps décide de quitter l’image. Avec ou sans éléments humains dans l’image, peu importe.
Le geste performatif est constitué dans la volonté d’ouvrir le potentiel d’un vide, un vide virtuel, entre deux machines sur le même réseau, mais se projetant dans différents lieux. La présence même des écrans diminue l’importance de la présence humaine. Ni moi ni les visiteurs n’étions préoccupés par notre présence réelle, pourtant à quelques centimètres l’un de l’autre. Le corps physique se fait éclater, diviser, dissiper dans une immensité binaire insaisissable et instable. Il n’est là que pour donner lieu à la rencontre virtuelle entre deux entités machiniques. La rencontre ne se situe pas dans l’espace, mais dans l’intention initiatrice.

I can see you.

Il ne reste qu’une étape à franchir : effacer complètement la présence humaine pour ne laisser que la possibilité de l’apparition d’une communication uniquement entre machine et machine – initiée, régie, exécutée et détruite par le biais du potentiel machinique. Évacuer tout signe humain, toute reconnaissance possible afin de laisser place à une spontanéité virtuelle, une communication autoréférentielle et évolutive, où le potentiel d’émergence serait à son comble. Chacune des machines devient identifiante et identifiée simultanément. Contact brut, découverte, suspension, coagulation. Dans ce sens, moi-même ou quiconque se trouve dans l’interdiction d’intervenir, y compris dans le processus de création, ou encore dans le stade d’observation. Il n’y a pas de témoins de cette oeuvre ni d’archives. C’est une relation intime purement cyber, amour machine-machine, degré zéro de la communication [NOVATI, Gaïa, Colloque SIGNAL_, LA CHAMBRE BLANCHE, Québec, octobre 2012 → http://vimeo.com/52724032], le troisième sexe chponk, la compilation du 0 et du 1.

Chaque unité mesurable, chaque cellule machinique devient un point sensible de jouissance, menant possiblement vers une multiplicité insaisissable des corps machiniques éclatés. Les états de jonction, opérant comme une entité bien séparée de ses éléments fondateurs, ornent des infracultures, où l’unité individuelle non seulement n’est pas submergée par la multitude, mais où elle l’enrichit dans sa différence, dans ses écarts. Dans ce sens, le corps physique ayant produit la machine, et même entamé le processus de rencontres (et donc de création) n’est pas pour autant son auteur. Il n’est qu’une unité qui fond dans une multitude d’autres unités, formant ainsi des infracultures génératives [COX, Geoff, Antithesis : the dialectics of software are, Digital Aestathics Research Centre, Danemark, 2010]. Cette idée d’une œuvre évolutive qui dépasse toute notion d’auteur par son instabilité formelle ramène la question de l’espace virtuel la contenant. Réellement existant ou non, cet espace a la particularité de se contenir dans sa totalité infinie, et donc d’être l’œuvre dans tous ses états possibles en même temps. En conséquence, l’oeuvre devient zéro, chponk, monade. Elle s’engendre, s’observe, s’exécute, se perçoit, s’entrelace. Elle exerce une relation d’intrication quantique avec soi-même.

Elle est œuvre et absence d’œuvre en même temps. Elle est personne [Personne – issu de l’étrusque, désigne les masques portés au théâtre par les comédiens pour incarner un personnage. Il évoque simultanément l’idée d’une présence et d’une absence.].

Nataliya Petkova, mai 2014