2 décembre 2016

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Le dessin de Réjane Lhote, dans La borne, à Pithiviers

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Cet article est le fruit de deux rencontres avec l’artiste Réjane Lhote. La première a eu lieu jeudi 8 septembre, et la seconde lundi 12 septembre. Lors de ma première visite, Réjane Lhote était en train de réaliser son oeuvre, qui n’avait pas encore de nom (elle se nomme finalement “Déploiement »). Ma seconde visite a eu lieu le jour du vernissage de l’exposition.

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La borne

Réjane Lhote a conçu et réalisé « Déploiement » (du 9 au 30 septembre 2016) pour l’espace d’exposition La borne, que nous nous devons de présenter brièvement. La borne, au départ, c’est une idée, une idée assez géniale, incongrue, folle, et inespérée, qui a germé dans l’esprit du peintre Laurent Mazuy et de l’artiste plasticien Sébastien Pons ; les deux piliers qui font vivre le collectif d’artistes le Pays Où le Ciel est Toujours Bleu — alias POCTB — basé à Orléans.

Au départ, La borne est un petit espace d’exposition,  concentré dans un Algeco, dans lequel seul le regard entre (elle ne peut pas accueillir physiquement de spectateurs). Semi-mobile, montée sur un camion, La borne se pose depuis 2000 dans les villes ou villages de la Région Centre-Val de Loire. En 2009, le fidèle Algeco est remisé et remplacé par une très belle structure construite spécialement par l’architecte Bertrand Penneron (né en 1963, à Châteauroux). Le format reste le même, elle monte toujours sur un camion ; elle est juste plus belle, car elle constitue un objet singulier, et non plus anonyme, comme l’est un Algeco (sans vouloir le dénigrer, car il a bien rendu service).

La borne reste présente deux mois à l’endroit où elle s’est posée, et, le temps de monter et démonter les expositions (dont un membre du POCTB, Michael Buckley  — originaire de Chicago —, artiste céramiste de sont état, s’occupe), elle accueille successivement deux artistes, pour une durée de trois semaines. Ces artistes candidatent par un appel à projets annuel. Pour de plus amples informations sur la présence de La borne à Pithiviers 

La première « borne » a été posée Place du Martroi, à Orléans ; elle y accueillait l’artiste Jean-François Guillon.

Par le hasard des circonstances, quelques années plus tard, La borne est de nouveau installée à Orléans, sur le parvis du Théâtre. Du 7 novembre au 2 décembre 2016, on peut y voir une œuvre de Frédéric Messager. Le succès de La borne n’est plus à démontrer, les années témoignent de sa pérennité et de sa pertinence. Ce qui est notable c’est de voir la curiosité qu’elle suscite toujours là où elle se pose. À Phitiviers, en plein centre-ville, il est amusant de s’asseoir sur un banc non loin et de regarder les comportements et surtout les mouvements des regards des passants, et même des automobilistes qui semblent formuler « Il faudrait aller voir ce qu’il y a dedans ». Le dispositif de La borne est un mobilier urbain élégant, et inhabituel. De par ces deux caractéristiques il intrigue et invite le passant à se rapprocher, à s’arrêter un moment.

La borne fonctionne à partir d’appels à candidatures, c’est-à-dire que n’importe quel artiste peut proposer une oeuvre (y compris de l’étranger). Et ce qui en fait aussi son exemplarité : valorisant l’art contemporain en Région Centre, elle ne connaît pas de sélection frontalière. La borne expose tout autant des installations, du dessin, de la peinture ou de la sculpture…

photo7Réjane Lhote et La borne

En ce début de septembre 2016, c’est donc Réjane Lhote qui a été sélectionnée pour exposer dans La borne pendant un mois à Pithiviers. Réjane Lhote pratique essentiellement le dessin, qu’elle aime à disséminer dans l’espace, à partir d’un mur ; ce pourquoi elle m’a parlé, brièvement, de ‘wall-drawing’, tel que le pratiquait par exemple Sol LeWitt.

Réjane Lhote a le souci d’intégrer le dessin à l’espace. En soi, cela constitue déjà une proposition ; le dessin n’est pas auto-réflexif, il n’est pas concerné que par lui-même, conversant dans un intérieur à deux dimensions. Dans cette tension constante avec l’espace elle se distingue de beaucoup d’artistes « dessinateurs », qui se contentent, si l’on peut dire, d’envisager leurs dessins sur un plan vertical. À rebours de cette pratique encore plus ancienne que la peinture sur chevalet, Réjane Lhote, répand pour ainsi dire son dessin dans l’espace. En quelque sorte, nous avons l’impression que le dessin veut sortir de la feuille, ou du support. L’artiste fait évoluer son dessin sur des surfaces planes, mais aussi angulaires, le fait courir sur différents niveaux et différents plans. Par cette circulation le dessin prend possession de l’espace et vient lui imposer ses propres règles. À ce moment, donc, de la dispersion du dessin, nous entrons dans une autre relation avec lui, proches des perceptions induites par la sculpture ou l’architecture.

Ainsi, au cours de l’entretien, Réjane Lhote nous apprend que, considérant la lumière forte de septembre au matin, elle a décidé de dessiner son cube un peu plus haut que prévu. De l’influence des photons sur le dessin…
Réjane Lhote a le sens de l’espace, et c’est certainement à cela que l’on reconnaît un artiste. Avoir le sens de l’espace, c’est savoir investir l’espace, d’une manière intuitive, presque évidente. Encore une fois, c’est bien un des signes d’inscription artistique ; l’inscription spatiale, qui fait dire… « ça tient ». Cette évidence se retrouve tant dans ses petits carnets de Moleskine que dans les lieux physiques ; tels que ceux investis à Londres, dans des bureaux désaffectés. Dans La borne, Réjane Lhote développe un dessin dont voici des états consultables dans le document PDF joint à cet article.

photo-4Entretien sonore avec Réjane Lhote

Le vernissage de La borne avait lieu le lundi 12 septembre. Je suis revenu pour y assister, prendre des photos et enregistrer un dernier entretien. Il y avait là du beau monde, parce que, peu après, allait être inauguré le nouveau musée, baptisé L’Expo, qui aura la particularité d’abriter à la fois de l’art patrimonial, des pièces ethnologiques, pour certaines rares, et de l’art contemporain dans la magnifique chapelle circulaire. Les trois photos ci-dessous m’ont été gracieusement fournies par Sébastien Pons, du POCTB  (d’autres vues ici).

Réjane Lhote, la Borne, Pithiviers, 2016
Réjane Lhote, la Borne, Pithiviers, 2016

Dans le premier entretien, nous comprenons bien cette volonté, chez Réjane Lhote, de « tendre » le trait dans le volume, afin qu’il joue, littéralement, dans l’espace (elle parle de « tension des couleurs »). Et nous apprenons aussi qu’elle tient à garder une trace de cette œuvre éphémère, en l’espèce, il s’agit de quatre feuilles de papier fixées au mur, et qui viennent rythmer — par le volume et l’interruption, ou la réserve ou le repentir — la surface plane de La borne. On remarquera, dans ce premier entretien, l’emploi du mot « paysage » pour décrire le dessin. Il y a vraiment ainsi une idée de projection « dans » le dessin, d’une grande dissémination.

Réjane Lhote, la Borne, Pithiviers, 2016
Réjane Lhote, la Borne, Pithiviers, 2016

Le report minutieux et minuté des plages sonore peut paraître anecdotique, mais il ne l’est pas, pour la raison théorique suivante : un discours, un entretien, est fait de moments, de passages. Or, une fois la parole enregistrée, elle devient un document, un document sonore. À partir de là, de la même manière que, sur un disque, nous trouvons, à la minute près, l’indication des « plages », des « morceaux », il m’a semblé qu’il pouvait être intéressant pour l’auditeur, qui n’a peut-être pas le loisir ou l’envie d’écouter l’entretien in extenso, de lui signaler à quel moment l’artiste parle de telle chose ; ce qui lui permettra alors d’aller directement au moment qui l’intéresse, de la même manière que nous pouvons, avec un vinyle ou un disque CD, sélectionner ce que nous voulons entendre d’abord. Le passage de l’œil sur ces chiffres chronométriques, pour fastidieux qu’il soit, me semble donc inévitable. Dans la mesure où les entretiens ne durent pas des heures, les deux premières indications sont donc en minutes.

Durant le deuxième entretien, on saisit encore mieux le rapport dessin/sculpture/architecture, avec l’intervention des « petites maisons », que Réjane Lhote projette de placer au sol, comme des points de couleur.

Pendant le troisième entretien, est abordée la question de la limite entre dessin et peinture. On apprend qu’il arrive souvent que des demandes soient faites à Réjane Lhote de s’investir davantage dans la peinture, comme si, en quelque sorte, la peinture était le devenir naturel du dessin. Mais elle s’oppose à cette vision, comme elle nous l’explique. La borne étant une vitrine tri-dimensionnnelle, si l’on peut dire, qui expose de l’art contemporain, se pose la question du rapport du passant avec l’objet de regard. Et cette question se pose d’autant si l’artiste est présent. D’où la « question » dont parle Réjane Lhote, à partir de la quatrième minute. Il faut savoir que La borne est une structure qui possède une vitre coulissante, et que, bien sûr, s’il fait chaud, l’artiste y travaille avec la « porte ouverte ». Donc, certains passants n’ont pas hésité, prudemment tout de même, à aborder l’artiste, afin de lui demander ce qu’elle faisait là et, une fois la réponse entendue (i.e., « de l’art »), ont encore moins hésité à poser la fameuse (et fatale) question: « à quoi ça sert? »

Au cours du dernier entretien, je demande à Réjane Lhote si elle est satisfaite de son œuvre : Déploiement (Technique mixte, poudre de graphite, pigments, pastels secs & gras, peinture à l’eau, crayons de couleur), question à laquelle elle répond par l’affirmative. L’entretien digresse alors sur différents points, notamment la lutte qu’elle a engagé avec une feuille récalcitrante (00:35), et qui nous fait entrevoir la négociation que mène l’artiste avec le matériau, négociation qui peut être longue, jusqu’à presque vaincre le matériau… (02:00). Cette relation de la négociation conduit à celle, plus générale, du rapport du dessin initial à l’espace intérieur de La borne (02:40). La digression se poursuit quand Réjane Lhote nous parle du rôle des « petites maisons » (à 03:10). La relation du rôle des « petites maisons » permet à Réjane Lhote d’expliquer le rôle du sol (04:18), rendu actif par l’étalement de ces petites pièces. Je demande alors (à 04:42), si, d’un point de vue naïf, on peut voir l’installation comme un mélange d’objets reconnaissables — des petites maisons — entourés par un immense dessin abstrait ? Réjane Lhote répond que cela est possible, mais que les traits du dessin peuvent aussi évoquer l’architecture environnante. Il est important pour Réjane Lhote d’intégrer les éléments architecturaux extérieurs dans le cadre de son dessin. Et c’est donc là que nous pouvons aussi comprendre le rapport que cette artiste entretient, depuis le dessin, avec l’architecture (05:40). Ce renvoi à l’architecture permet de dégager un triple jeu dans le dessin : jeu avec le dessin lui-même, jeu avec l’espace propre de La borne, et jeu avec l’espace urbain (05:43). Ce triple jeu nous fait donc réaliser qu’il y a plusieurs lectures de l’oeuvre. À 05:57, elle mentionne sa pratique du « wall drawing ». Le « wall drawing » est éphémère et sa réalisation ne peut pas prendre trop de temps — quelques jours, au plus. Par rapport à cette contrainte temporelle, l’artiste nous dit un mot sur le moment où il faut s’arrêter (06:12). À quel moment décide-t-on que l’œuvre est terminée ? Si on insiste, ne risque-t-on pas de passer de l’art à la « décoration » et à la « séduction » du « joli » ? Ensuite elle nous parle de sa relation au matériau, et à la manière dont elle a intégré les feuilles, qui viennent se fixer sur le motif (07:00). Elle revient sur la contrainte du temps et de la négociation entre le dessin (ou, comme elle le le dit, le « plan ») de départ et la réalisation (08:36).

En dernière instance, nous avons une œuvre plus grande que l’espace qui la contient. On distingue du dessin pur, c’est-à-dire des formes abstraites, et des figures, qui surgissent, en l’espèce, des « cubes ».

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Transcription de l’entretien avec Réjane Lhote

Réjane Lhote [RL] : C’est un dessin in situ, on pourrait aussi employer le terme de ‘wall drawing’…C’est un dessin de volumes, des cubes. En fait je m’intéresse à la forme première, je dirais d’un cube, et vu sous différents angles. Je joue avec la perspective. Ce que je trouvais très intéressant dans ce lieu, ce sont ces deux vitres qui permettent d’avoir deux points de vue privilégiés, et donc d’avoir une lecture de ce volume qui va changer, devant le point A et devant le point B. Selon la vitre devant laquelle on se trouve, il va y avoir un cube qui va plus ou moins avancer ou reculer. Les volumes vont « changer » et donc ça va être par le jeu, renforcé par la tension des couleurs, que je vais faire avancer et/ou reculer des lignes, donc privilégier certaines arrêtes, par exemple, du cube. C’est pareil pour toutes les masses qui sont plus en graphite et que je vais essayer de travailler, de contraster un peu plus. Ce qui m’intéresse dans ces liants, c’est qu’il y ait une confusion entre le devant et le derrière, et qu’à chaque fois, chaque point de vue, la façon dont on vient se présenter devant ce travail, va faire que c’est un paysage différent, appréhendé différemment.

Léon Mychkine [LM]: [Je désigne un dessin en format A4 scotché sur l’un des encadrements de la porte de La borne] : Donc ce qu’on voit qui est scotché là, c’est ce que tu vas faire, qui va être réalisé ?

RL : Oui. Donc c’est parti d’un dessin, d’une série de dessins… Parce que je travaille beaucoup la série. Ce dessin fait partie de cette série, et il m’a interpellé, et ça m’intéressait de le confronter à un volume ; dans La borne. Le fait d’avoir des angles, m’intéresse vraiment.

LM: Oui parce que comme ça, ça fait un peu rebondir le dessin, ça le dynamise, c’est ça ?

RL: Oui, et puis ça casse des lignes… ce sont ces espaces qui se créent et se perdent en fonction de notre point de vue qui m’intéressent beaucoup… Ce qui m’intéressait dans le fait d’insérer quelques feuilles de papier, c’est non seulement le fait que je garde la trace d’un travail qui va être effacé… et donc, cela m’intéresse aussi le fait de savoir que c’est éphémère… mais de garder quelques traces, dans mon travail, de plus en plus ça devient présent, c’est pour cela qu’ici j’ai voulu avoir deux formats, de 70/100 et puis des petits A3

[Lhote vient de mentionner les quatre feuilles de papier qui sont fixés sur les parois internes de La borne, et qu’elle compte garder, en tant que mémoire]

LM: D’accord, ces dessins là, ces feuilles restent au mur ?

RL: En fait… elles peuvent avoir une vie après La borne. Et le fait de travailler sur des textures différentes, sur des papiers différents, font qu’il y a trois matières.

LM: Donc ces papiers font partie de l’oeuvre ?

RL: Ils font partie de l’oeuvre.

LM: Mais quels rôles ont-ils ?

RL: C’est un peu pour garder en mémoire ce travail là.

M: Donc ces feuilles que tu as posées sur les montants vont servir de mémoire, mais ils n’ont pas un rôle essentiel dans la présence, dans l’actualité de la pièce.

RL: Si, parce qu’il y a aussi ce rapport de volume… je les ai placés à des points clés, je pense… Il va y avoir des jeux de matière qui, je pense, vont être intéressants. C’est la première fois que je fais cela… dans cette optique là… Dans mon travail il y a vraiment le fait de s’inscrire quelque part… Mon travail part souvent d’une architecture que j’ai traversée, habitée, vécue ; d’un espace que j’ai visité… Donc ce qui m’intéresse dans les travaux comme La borne ici, in situ, c’est — c’est exclusivement pour ce lieu — donc de garder en mémoire ces feuilles de papier. Il y a un rapport à la mémoire en fait… Mon dessin est toujours la mémoire d’un lieu… et ces feuilles de papier c’est pour moi une mémoire de ce temps ici…

LM: Tu dis que c’est du dessin, mais c’est de la peinture, non ?… Pour bien comprendre les choses… Comment on peut dire qu’on fait un dessin alors qu’on utilise la peinture ? Comment ça s’interprète ?

RL: Il est vrai que mon support privilégié c’est le papier ou, quand c’est du in situ, c’est le mur. Pour moi, la toile, n’est pas un support sur lequel je me sens à l’aise et que j’apprécie… Et c’est pour ça que je dis que je fais plus du dessin et qu’en général je suis plutôt avec des techniques sèches : des graphites, des pastels gras, etc., et là les pigments. Je les mélange avec un peu de liant, pour que cela tienne mieux au mur, et de l’eau… Après le discours, ou la distinction « est-ce que le dessin ce n’est que la ligne et le noir et blanc ?, et la peinture c’est la couleur ?… » Donc c’est pour ça que je dis faire plutôt du dessin. Mais la couleur est très importante dans mon travail… et c’est la tension entre les gris et la graphite, bon mais ici c’est de la poudre…

LM: D’accord ! Donc on peut considérer qu’avec de la peinture on peut aussi faire du dessin.

RL: Après il y a des concours qui disent que non, il y a des appellations…

LM: Ça se discute encore ça aujourd’hui ?

RL: Ah oui oui ! Par exemple, pour le concours de dessin Pierre David-Weill, ce ne doit être que des œuvres en noir et blanc ; sanguine ou sépia ; et sur papier. Et en fait le fait de travailler en grand fait qu’aussi il y a des outils, que je vais utiliser différemment… Le fait d’utiliser la peinture, enfin des pigments, des tubes d’acrylique, des gouaches… Le pigment m’intéresse plus parce qu’il se rapproche plus du pastel, des différents pastels et des liants que je peux faire et des transparences que je peux avoir, et puis après c’est pour travailler en grand, dans un délai de deux jours.

LM: Ah oui ! Au fait comment tu reportes ton dessin à l’échelle ?

RL: Ça me permet de me projeter dans l’espace. Après, il y a des choses qui bougent. Les lignes de construction ont un peu bougé. Si je l’avais projeté, ç’aurait été plus simple, mais en plein soleil, c’était pas possible. Ce matin, il y avait une lumière assez forte, qui créait des angles qui étaient très proches de ceux que je cherchais pour mon cube vert. Donc ça, ça m’intéresse, de se dire que cette architecture, on va la retrouver dans ce dessin. Il va y avoir des moments où les lignes vont se croiser. Donc, de jouer avec le soleil et les volumes, que créent les angles et les lumières m’intéresse et j’essaie de rebondir dessus.

LM: Tu parlais de volumes… Comment parler de volume sur du plat ? Bon, à part le relief… C’est parce que tu veux faire un effet de perspective avec le recul aussi, c’est ça ?

RL: Oui.

LM: C’est ça l’idée ? D’avoir une perspective en se reculant, on a un plan qui se dégage ?

RL: Oui, on a des points de vue qui se dégagent… Ce qui m’intéresse aussi dans mon dessin c’est qu’il y a des volumes, des maisons… Il y a toujours une envie pour moi de rentrer vraiment dans un lieu, et je pense que ces découpes là, des deux maisons, vont se retrouver un peu dans mon dessin, et normalement au sol, je vais avoir une onde de petits volumes en céramique qui y renvoient.

LM: tu auras des petites sculptures au sol, alors…

RL: C’est dans mon projet, mais je ne sais pas si ça va fonctionner, je vais voir. Ça fait partie des volumes premiers, on ajoute un cube, on rajoute un triangle, et il y a ce côté multiple qui est un peu parti sur la même base. Donc toute une série de petites mosaïques, 5 cm sur 5. Ce sont des recherches de couleur, parce que cette matière m’intéresse. J’aimerais bien, dans cette accumulation, filer comme des variantes… Pour le moment j’ai une soixantaine de maisonnettes de différentes couleurs…

LM: C’était prévu ces maisonnettes ?

RL: Je fais du dessin, mais qui flirte toujours avec le volume et la 3D. De plus en plus j’intègre des éléments ; je me sers d’encadrements de portes, de choses comme ça. Et le fait de faire cette installation dans ce volume là, c’est vraiment flirter je crois avec la sculpture, l’installation. Et comme je cherche à faire sortir un volume d’un espace, justement d’une surface 2D, parfois, elle sort vraiment, elle est vraiment hors du plan… du mur.

LM : D’accord…

RL : Il y a beaucoup de gens qui voient dans mes dessins des esquisses de peinture que je pourrais beaucoup plus approfondir, justement dans les matières, les changements d’échelles qui seraient assez intéressants… En fait sur des dessins il y a parfois des zones qui sont très picturales, et pourquoi je n’essaierais pas de les exploiter en plus grand sur un support qui serait plus noble, comme la toile, etc…

LM : donc quand on te demande pourquoi tu ne fais pas de la peinture, tu réponds quoi alors ?

RL: Je réponds que : déjà je ne comprends pas trop le débat dessin/peinture, et pourquoi la peinture serait plus privilégiée… Moi je pense que ce que j’aime dans le dessin c’est… l’extension de la main, c’est très spontané, très direct, et on ne peut pas mentir.

LM : Et la peinture c’est pas l’extension de la main ?

RL : Dans la peinture, on pose une idée, on l’articule… je trouve que la spontanéité du dessin est vraiment pour moi … très importante, et j’aime le geste qui reste… Ce geste premier, que je trouve dans le dessin, fait que c’est ma pratique privilégiée. [Lhote fait une petite digression sur l’art contemporain, et mentionne le fait que certains utilisent des « recettes », et qu’ « il n’y a plus cette mise en danger ». Or c’est cette mise en danger qui intéresse Lhote à travers la pratique du dessin] : J’aime bien ce questionnement [i.e., la mise en danger] que l’on retrouve dans la littérature, dans la poésie… ce côté un peu fragile, où ça tient, et puis ça peut tomber…

LM : Donc tu te confrontes à… l’incertitude. T’es pas sûre de toi…

RL : Mais il y a une inconnue à chaque fois… j’ai à la fois pour ce projet, assez confiance dans ce que je vais faire, mais je pense que je vais savoir m’arrêter au bon moment . Certes le fait de se dire que je ne suis là que deux jours… donne une échelle, une horloge, mais je vais savoir m’arrêter, et être proche de mon intention. Et … il y aura eu la mise en danger ; oui, parce qu’à chaque fois c’est différent.

LM : Et tu n’avais jamais travaillé dans un espace aussi réduit ?

RL : À St Ouen, à La Couleuvre (lacouleuvre.blogspot.fr), j’ai fait une installation comme ça… je crois que ça faisait trois mètres de long…

[Nous sommes maintenant dans un entretien ultérieur, qui fait suite au vernissage]

LM : Donc, tu es satisfaite ? Comment as-tu appréhendé cette finition ?

RL: Oui, j’en suis assez… assez contente… en fait les intégrations des feuilles, des dessins. Il y a différents niveaux de dessins. Il y a les dessins sur le mur, et puis des genres de fenêtres, qui sont les quatre feuilles de papier… Donc en parallèle du travail de dessin que j’avais pu faire, j’ai travaillé sur ces petites maisons. C’est un module, que je voulais être une forme première, donc un cube, avec un triangle, mais qui est plus une pyramide, donc… construit, qui renvoie à l’idée d’une maison. Donc toutes ces petites maisons sont des supports d’expérimentation de couleurs. Je me familiarise, il y a une familiarisation avec les émaux, avec les pigments… Donc ce qui m’intéressait aussi, c’était cette recherche de couleurs, qui sont dans « ma » palette de couleurs, et qui, dans la projection que je me faisais dans La borne, allait permettre à tout le dessin de circuler. Mais je n’étais pas sûre. Et donc au moment où je les ai intégrées dans La borne, ça m’a permis d’intégrer aussi le sol, de faire complètement circuler. Le regard va de droite à gauche et il tourne, au niveau latéral, mais aussi je trouve qu’il circule, de par la présence des petites maisons, qui viennent à la rencontre du spectateur, selon l’angle qu’il prend.

Léon Mychkine, novembre 2016