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Rémi Boinot Toilette suprême, de Jérôme Diacre

L’installation de Rémi Boinot dans le Chapitre du Cloître de la Psalette (Tours) est une proposition qui interroge la transmission et l’héritage dans notre culture et dans celle de l’Extrême-Orient.

Le dispositif est très simple, épuré même.
Les deux plateaux superposés, sont en relation étroite : le bonsaï mort alimente en eau une fragile pouce de papyrus.
L’eau coule invisiblement par un lent goutte-à-goutte depuis le niveau supérieur.
Chaque goutte qui chute provoque un mouvement léger de la feuille de papyrus. Clepsydre primitive, cette l’installation parle d’un certain rapport au temps et au mouvement.
À quelques mètres, un petit écran LCD diffuse en temps réel l’image de la feuille qui reçoit l’eau.  L’image est légèrement surexposée, les couleur sont un peu passées.
Comme une reproduction technique infidèle, l’image diffusée s’inscrit comme un troisième élément révélateur d’un certain état de la situation, et par extension du monde en général.
Cette médiation impropre sert d’indice pour apercevoir ce qui n’est plus vu ou auquel le regard s’est lentement déshabitué.
Le monde naturel possède un rythme avec lequel nous avons rompu.
La logique qui s’immisce est celle d’un regard oriental.
L’arbre mort qui nourrit la jeune pousse est un mode d’approche de toute transmission vitale.
La présence mystérieuse de ce qui est mort, parmi les vivants, est une source d’alimentation intarissable. Chacun peut et doit s’y nourrir.
Comme les ancêtres toujours présents, discrets guides de la vie contemporaine, ils œuvrent en retrait mais non sans importance.

La transmission n’est pas un acte historique à partir duquel un devenir émancipé peut se construire. Dans la culture orientale, elle est une continuité permanente. Le temps n’est pas linéaire. Il fonctionne par strates.
C’est pourquoi le temps n’est pas quantifiable, il est à contempler. La transmission se fait ainsi, dans ce rythme invisible pour nos regards occidentaux, elle opère par accumulation de strates qui se pénètrent les unes les autres. Elles sont donc toutes absolument contemporaines.
Rémi Boinot place métaphoriquement cet état de fait sous nos yeux, il ne nous reste plus qu’à le voir.

Jérôme Diacre

Sans modèle avenir, de Frédéric Lecomte

Il y a des hommes qui debout le restent, qui tirent et déroulent tout haut ce qu’ils verbent du tiroir de nos têtes, de leur hauteur sans penser qu’il y a des marches d’escalier à monter. Alors ils inventent, l’escalator, le tapis roulant, la cale que l’on met sous une table de bistrot car bancales sont nos chaises.
Un homme qui ne travaille pas se gargarise de rencontres, de voyages et d’attentes.
Il plante son nez dans le sable, dans le désert de nos conditions, ou dans un corps qui sourit se faisant la malle, il est de cela, un bagagiste de nos arts d’aujourd’hui, bavard, un peu pesteux en un temps, impétueux quand il démarre en feu, il est de ceux qui disent et défont les certitudes quand après les avoirs désarticulées : pensait-on les avoir ancrées pour toujours. D’ailleurs il en met de l’encre sur les mots qu’il déroule, comme il joue à chat quand avec le fil il dépelote, il en fait un noeud, sacré farceur à coller des peaux de banane à nos souliers.

C’est lui, Rémi Boinot qui d’une façon militaire se déploie pour être en mouvement sans cesse, ne jamais rester en place ou faire les cent pas, il est toujours dans l’attente d’un assaut…
Ne pas être en reste des autres, il y a des lenteurs qui ne sont pas les nôtres, piétiner, penser tout haut, avec la langue, plaisir partagé. Il fait métronome, une tempo bien huilé, un homme qui n’aurait pas le déplaisir de tout envahir, car il sait bien le faire.
Il faut beaucoup de démesure pour y mettre vertu et une once de mesure, pour se mettre en attente, se faire disponible de nos salles devenirs…

Il est au goémon ce que sont les eaux douces aux silures de la Loire, il est un peu huître et s’accroche à la coque des barges avec son copain le bigorneau. C’est un marin en stationnement sur les bords d’un fleuve à sec.
Il est cet artiste pirate de toutes nos natures espiègles. Toujours à l’écoute, « Il a les yeux qui parlent », sculpture portable suspendue à nos écouteurs rendant aveugle autant la vue que le son… Et puis on tergiverse sur ses allures.
Il dépense, pète, ce qu’on ne veut pas entendre, il fait de la vitesse penser nos lenteurs, lui, il dégaine plus vite puisque c’est le mouvement qui le commande.
Il a ce don de paraphraser, de tergiverser sur les détails d’une chose. Rémi Boinot élabore un laboratoire in vivo qu’il n’a de cesse de partager, cela tient des idées qu’il veut épuiser.
De ses errances, il en a rempli sa clé usb. Il parle du paysage, comme il dessine ses contemporains, peignant leurs alentours pour mieux les photographier.
Il transporte quelques pierres qu’il conduit à la petite brouette vers le ciment de leurs différences, celles la mêmes quand il part tailler le caillou quelque part, quand il va dire des choses ailleurs et qu’il revient pour nous les dire ici.

Rémi Boinot entre en collision avec le fuyant sédentaire, il est ce nomade qui se renfrogne à ne pas bouger, puisqu’il est nomade car il refuse de s’en aller.
Lui, c’est l’homme qui nous fait du désuni une flamboyante rencontre comme ethnologue, il ne l’est pas, comme musicien, il ne l’est pas, comme philosophe, il ne l’est pas, il est nulle part et un peu partout c’est un 3 en 1, avec en supplément l’eau, le gaz, et l’électricité à tous ses étages.
Il est de ceux qui ont neuf vies, il n’a jamais eu de chat. En bref, il ne se balade pas sur le terrain des certitudes de nos climatologues critiques. C’est pourquoi le travail de Rémi Boinot sous-tend une chose en infinition, il la préfère dans un devenir à élaborer de manière à ce que le début de cette chose se désintéresse d’elle-même.
Ce qui est fini se représente à la pensée comme jalon, alors que ce qui est en train de se faire, l’acte volontaire de ne pas se fondre dans le moule, de ne pas statufier demande un accompagnement du dire. Pour peu que l’on s’intéresse au travail de Rémi Boinot, il y faut beaucoup de disponibilité plus que de temps libre, car il ajoute sa voix en lieu et place de ce qui manque pour excuser sa pratique qui n’est pas le dehors du faire mais sa forme de visibilité déplacée.
Il n’est ni voyeur ni voyant, c’est un voyou qui braque de la couleur, des senteurs, des plantes, des images, cailloux, hiboux perchés, joujoux, se faisant il met les mots à l’envers, il alambique les formes d’un trait économe, de temps en temps joue à qui mieux-mieux.
Tout disparaîtra, dixit Léo : pas encore dit Rémi Boinot car en tenant sa ligne marginale, il y a tous ces restes dont il se sert comme autant de combines que d’un recyclage de survie, afin d’évoquer une occurrence rêvée, laquelle s’attelle à la surface de couches souterraines pour constituer des modus operandi des profondeurs d’un monde toujours à réinventer.
Celle-là, je veux dire cette idée, a du vague à l’âme…
Il est un peu plus qu’un comptable ou qu’une caissière, il n’encaisse pas, il ne joue pas, ce qu’il a pu, il l’a fait et ce qu’il n’a pas fait, eh bien on verra ça demain ou bien devant un verre de Sancerre pour se raconter comment, dans le langage, il serait possible de faire de nous des créatures finies.

Rémi Boinot peut me causer de Tongs, d’Indiens aux mains rouges, quand il se masque de noir, quand il spectaculaire le neveu du rameau, il se déjoue encore lorsqu’il donne le La pour en maquiller une clé de Sol.
À nous de nous en saisir. Tenir la note en tout cas s’en contenter.

N’écoutez pas les artistes ni même les critiques, ils mentent. Mais regardez tous les matins du monde et les plaisirs que scrute Rémi Boinot du fond de ses après-midi à en faire simplement des sorties de secours.

-Monsieur Rémi Boinot, on me fait dire au téléphone que les voitures que vous aviez commandées sont en place au parking…
-Alors en route!….

Frédéric  Lecomte, 2010, pour le site NoGallery